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Bruno Le Maire : « les salariés ne sont pas une variable d’ajustement » !

Par Bertrand Nouel,
le lundi 30 novembre 2020

Le ministre de l’Economie se plaît à répéter cette formule à l’envi. Ainsi dans l’une de ses dernières interventions télévisées où il était question des licenciements chez Danone, Bridgestone et IBM, on l’entend l’utiliser au moins cinq fois. "Je demande aux entreprises de faire preuve du même sens des responsabilités [que l’Etat] et de considérer que la réduction d’effectif, les licenciements, c’est vraiment la toute dernière mesure, quand il n’existe aucune autre possibilité et que la situation économique est vraiment très difficile pour l’entreprise", a-t-il dit.

Le ministre reprend ici textuellement l’expression inventée et utilisée depuis longtemps par les syndicats et les partis de gauche. C’est le slogan par exemple utilisé en février 2012 par le groupe écologiste du Sénat à l’appui de sa proposition de loi tendant à interdire les fameux « licenciements boursiers ». C’était l’époque des délocalisations touchant non seulement les entreprises étrangères comme Molex ou Continental, mais aussi les entreprises françaises comme Michelin, Total ou Danone. Par la suite la CGT s’est beaucoup servie de l’expression, et notamment en 2016 à propos des modifications prévues dans les conditions légales de licenciement : « "Tant qu’on considèrera que le travail est un coût, qu’il faudra augmenter la productivité, on sera dans cette situation. Quand le Medef dit qu’il faut d’abord penser comment licencier, on comprend que le salarié est une variable d’ajustement". Et plus loin : « Le code du travail n’est pas un problème. Le problème, c’est l’argent dégagé par les entreprises. Il faut savoir où on l’investit : soit en Bourse, mais ça ne sert à rien, soit dans le progrès social".

En reprenant la même thématique, Bruno Le Maire se comporte en politicien, pas en ministre de l’Economie, et c’est grave. Il se mue tout simplement en adversaire du capitalisme, pour qui une entreprise n’est pas l’alliance du capital et du travail, mais un lieu où tout doit passer après le maintien des salariés, jusqu’au moment où « il n’existe aucune autre possibilité », c’est-à-dire jusqu’à la faillite de l’entreprise. En prenant pour cibles IBM, Bridgestone ou Danone, le ministre nie la nécessité pour les entreprises de prévoir (gouverner c’est prévoir), et soit de s’adapter, soit d’attirer des capitaux – qui manquent en France [1].

IBM, fondée en 1911 et championne mondiale des matériels et logiciels pendant le siècle précédent, a besoin, comme le dit un éditorialiste du Monde, de « se sortir de son sommeil profond ». Son nouveau patron (de nationalité indienne…) a la lourde tâche de faire passer son entreprise de l’ère de l’informatique des gros ordinateurs au règne du cloud computing. Et cela implique de profondes réorganisations, qui ne touchent pas seulement les filiales françaises. Ou bien le géant se meurt à petit feu, ou il se réorganise. Une partie des salariés est nécessairement une variable d’ajustement.

Bridgestone : ce n’est un secret pour personne que le monde du pneumatique est en pleine crise de surproduction, aggravée par les problèmes de l’automobile dans le contexte de pandémie. Reprocher au groupe japonais de resserrer ses unités de production n’a pas de sens, et n’avait aucune chance d’aboutir pour le gouvernement français. Cela ne faisait que donner aux salariés de faux espoirs pour un certain temps.

Danone enfin : s’agit-il vraiment de privilégier les actionnaires par rapport aux salariés par la distribution de dividendes tout en mettant en œuvre un plan social ? Ce serait oublier que la richesse des actionnaires ne se calcule pas à l’importance des dividendes mais à la valeur de l’action (toute société qui distribue des dividendes s’appauvrit). Or la valeur boursière de cette entreprise mondiale, donc la richesse des actionnaires, a baissé de 30% depuis le début de 2020 (après avoir grimpé en 2019 il est vrai, mais nettement moins), alors que ses grands concurrents comme Nestlé ou Unilever ont vu leurs cours monter ! Le maintien des dividendes, dans ce contexte extrêmement concurrentiel, a seulement pour raison d’être de tenter de garder la confiance des actionnaires pour qu’ils continuent à investir dans la société.

Non, il ne s’agit pas de « licenciements boursiers » mais encore une fois d’une nécessaire adaptation au marché mondial et concurrentiel. Bruno Le Maire pense-t-il comme Philippe Martinez que la « Bourse ne sert à rien » ?

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[1On rappellera que la France est le pays où la détention du capital des très grandes entreprises par les étrangers est, avec plus de 50%, la plus élevée de celle des pays comparables et qu’une part importante de leur chiffre d’affaires et bénéfice provient d’activités hors de France. Le Français investit peu dans ses entreprises. Concernant Danone, les trois plus gros actionnaires de son actionnariat connu, en dehors donc d’un flottant de 60%, sont Black rock, Massachussets Institute services et JP Morgan qui détiennent à eux trois plus de 20%, soit plus de la moitié de l’actionnariat connu (un peu inférieur à 40%), contre une auto détention et un autocontrôle limité à 5,7% (chiffres 2018). La France n’est que le troisième pays en termes de chiffres d’affaires du groupe (9% de 25,3milliards en 2019), après les Etats-Unis (20%) et la Chine (9%), 46% étant réalisés en dehors des Etats-Unis et de la France. Il s’agit donc d’une entreprise complètement mondialisée à capitaux étrangers.

3 réactions :

  • 1. Par gaston79, le mardi 1er décembre 2020 (09:35)
    vision dépassée

    On est vraiment dans une vision dépassée ou essentiellement électoraliste de l’entreprise et de l’économie lorsqu’on veut maintenir à tout prix les emplois d’activités non rentables et largement concurrencées par la mondialisation. Cette déclaration sous-entend par ailleurs que la survie artificielle de telles activités se fera via l’Etat et la subvention, et donc l’impôt, puisque aucun investisseur sensé n’y mettra naturellement un centime. Ce qu’un ministre de l’économie compétent devrait dire dans de telles circonstances, c’est qu’on doit s’occuper non pas des emplois périmés, mais des employés en voie de licenciement via formation et aides éventuelles à la mobilité en vue d’emplois alternatifs. C’est d’ailleurs la différence entre un budget d’investissement et de simples dépenses de fonctionnement.

  • 2. Par Bruno Vildrac, le mardi 1er décembre 2020 (15:27)
    Trois remarques.

    Parlons plutôt de masse salariale. Depuis 50 ans, les politiques ont fait pesé sur le salaire un nombre incroyable de charges, donc ils en ont fait une variable d’ajustement. C’est même la principale, et la plus rapide, avant l’outil de production et les murs de l’usine.
    On oublie donc de dire aux politiques, qu’en chargeant ainsi le salaire, ils distribuent en fait du résultat, avant même qu’il soit produit. La performance allemande vient de ce différentiel de masse salariale, entre autres.
    L’intérêt à long terme du salarié est au contraire que son entreprise génère une abondante trésorerie, seule arme pour résister plus longtemps que le concurrent en période de crise.
    Les seules entreprises qui s’exonèrent de cette logique sont les entreprises publiques, en raison de leur rente d’exclusivité,

  • 3. Par gerard dosogne, le mardi 8 décembre 2020 (11:45)
    Remise des pendules à l’heure !

    Merci pour cet article qui montre la vue à court terme des politiciens , qui , pour faire plaisir à une base syndicalisée, sont prêts à sacrifier le futur pour un présent médiocre. Le refus du concept de destruction créatrice plonge le citoyen futur dans la pauvreté . Mais l’avenir n’interesse pas un politicien comme Bruno Lemaire qui , je le pense sincèrement, ne comprend pas grand chose à la chose économique.

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