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La moitié des élèves abandonnés

Par Dominique Mercier,
le dimanche 17 janvier 2016

On oublie souvent qu’aujourd’hui plus de la moitié des jeunes –soit entre 52% et 56%- ne passent pas par la voie générale - traditionnellement perçue comme la voie de la plus grande réussite – mais par la voie des lycées technologiques et professionnels. Qu’en est-il aujourd’hui de ces formations ? Nous faisons ici la synthèse d’un excellent article [3] d’Yves Malier sur les dessous en général peu connus des errements français en matière de formation professionnelle des jeunes.

On constate aujourd’hui que les élèves issus de la voie technologique ou professionnelle constituent le plus gros des jeunes chômeurs. Cette situation est d’autant plus paradoxale qu’historiquement ces deux filières n’ont pas été des « voies de garage » mais au contraire des voies d’excellence pour de nombreux Français qui sont devenus chefs de petites et moyennes entreprises, et qui donc, par cette voie, ont contribué à créer le tissu industriel français, tout en étant fortement créateurs d’emplois. Une étude de 2000 réalisée sur les dirigeants d’entreprises de moins de 300 salariés dans les secteurs de la production, montre en effet que plus de 60% d’entre eux sont issus des filières technologiques ou professionnelles.

Comment expliquer qu’autrefois ces formations produisaient des chefs d’entreprise, et qu’aujourd’hui elles produisent des chômeurs ?

La raison principale est en réalité une très forte détérioration de la diversité tout comme de la qualité des formations fournies. Autrefois, c’est-à-dire entre 1950 et 1990, les professeurs des spécialités industrielles dans les lycées technologiques et professionnels étaient recrutés via plus d’une cinquantaine de concours, par spécialités différentes, avec dans l’immense majorité une forte expérience de l’entreprise. Mais ces recrutements ont été fermés « car ne pouvant entrer dans le cadre universitaire des IUFM » Ainsi par exemple, alors qu’autrefois il y avait une dizaine de spécialités d’agrégation technologique, il n’y en a aujourd’hui plus qu’une seule, qui ignore bien entendu un grand nombre de secteurs industriels. Du côté des élèves, les choses vont dans le même sens puisque les 14 spécialités du baccalauréat technologique ont été transformées en un seul diplôme, avec des horaires et un programme de technologie très restreints ne couvrant également qu’une partie des secteurs de notre industrie.

Cette aberration est liée directement à la totale absence des personnes issues de ces filières, à la fois dans les cabinets ministériels (un seul sur les quelque 120 conseillers dernièrement en poste) tout comme dans les corps d’inspection. Rappelons en effet que ce sont les représentants des inspections générales de l’éducation nationale des techniques industrielles qui assurent la mission permanente de contrôle, d’étude, d’information, de conseil et d’évaluation. Or, autrefois, ces inspecteurs étaient issus de tous les secteurs industriels d’enseignement et avaient souvent – tout comme les professeurs - une expérience antérieure de l’entreprise. Mais aujourd’hui, comme le résume Yves Malier, leur règle de recrutement répond à trois principes : « scolarité initiale monochromatique, expérience d’enseignement très prioritairement limitée aux classes post-bac, connaissance uniquement livresque de l’entreprise. ».

Si l’on ajoute à cela que les chefs d’entreprise se contentent souvent de déléguer le dialogue avec le système éducatif à des permanents des organisation professionnelles qui ne connaissent pas les filières en question, on aboutit à des formations non seulement extrêmement pauvres en contenus mais aussi de plus en plus déconnectées des besoins des entreprises. Découragés par la disparition de leur spécialité, peu reconnus et peu payés, beaucoup d’enseignants ont par ailleurs déserté les lycées technologiques et professionnels pour enseigner dans des formations post-bac. Il est frappant également de constater que les associations d’ingénieurs en France s’expriment assez peu sur les formations dont seront issus la plupart des leurs employés.

Tous ces éléments sont assez inédits, puisque dans les autres pays industrialisés on constate le plus souvent que la formation est dispensée par des professionnels ou anciens professionnels triés sur le volet et bien rémunérés, qu’elle est fortement spécialisée et est considérée comme une voie d’excellence, où l’on peut faire une carrière aussi réussie que dans la filière générale.

Ces éléments ont des conséquences évidentes sur notre compétitivité. Dans les plus industrialisés, l’emploi et la compétitivité des entreprises sont liés directement à la qualité des personnes ayant un bac +2. On constate aussi que partout, ces techniciens peuvent passer par deux filières différentes complémentaires l’une de l’autre : une voie très professionnelle où ils apprennent un métier spécifique dès avant le bac (c’est-à-dire par des lycées professionnels et technologiques) et une autre plus générale où c’est seulement après le baccalauréat qu’ils se professionnalisent.

Outre ces éléments, on constate que les réformes du lycée ont détruit toute dimension vocationnelle dans le choix de ceux qui sont plus enclins aux métiers manuels et moins à l’abstraction. Pour être bon, un cursus dans un lycée professionnel doit être en effet assez spécialisé, c’est pourquoi il est parfois nécessaire de changer de zone géographique pour réaliser son cursus, et c’est ce qui se produisait sans difficulté auparavant, avec des internats au sein des lycées professionnels. Mais avec la fusion entre lycées généraux et lycées professionnels, ces internats ont été pour la plupart retirés à la filière professionnelle au bénéfice des filières générales perçues comme plus prestigieuses. Aujourd’hui, les élèves des filières professionnelles, issus en général de milieux modestes, se retrouvent donc obligés de prendre la filière la plus proche géographiquement. On assiste ainsi à des exemples d’aberrations par centaines, où des élèves voulant faire une formation en électricité-plomberie ou en charpentes-couverture se retrouvent, faute d’internat, au lycée professionnel local … dans l’hôtellerie.

Depuis presque quatre ans, François Hollande a fait du chômage des jeunes l’une des ses priorités. Lors de ses vœux, il a annoncé que l’apprentissage serait l’un des piliers du plan d’urgence pour l’emploi, annonçant que désormais l’apprentissage pourrait être accessible via des titres professionnels [4] élargi aux moins de 26 ans. Si cette annonce ne parait pas mauvaise en elle-même, on constate encore une fois que le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du problème…


[1Formation professionnelle : les errements de l’exception française, La Jaune et la Rouge, décembre 2015, p.16.

[2Formation professionnelle : les errements de l’exception française, La Jaune et la Rouge, décembre 2015, p.16.

[3Formation professionnelle : les errements de l’exception française, La Jaune et la Rouge, décembre 2015, p.16.

[4Un titre professionnel est une certification professionnelle délivrée, au nom de l’État, par le ministère chargé de l’Emploi. Il atteste que son titulaire maîtrise les compétences, aptitudes et connaissances permettant l’exercice d’un métier. Il permet de favoriser l’évolution professionnelle ou le retour à l’emploi de son titulaire et s’obtient au terme d’un parcours de formation professionnelle ou par le biais de la validation des acquis de l’expérience.

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