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L’Occident se trouve-t-il pris au piège de la mondialisation ?

Par Claude Sicard,
le jeudi 19 septembre 2019

Telle est effectivement la question qui se pose, aujourd’hui, au monde occidental, et déjà voit-on le président américain tenter de se dégager de la mondialisation pour en revenir à un nationalisme commercial. Il considère que la mondialisation a affaibli son pays, et Donald Trump, que les intellectuels européens taxent volontiers d’homme totalement dépourvu de culture, veut reprendre la main. C’est un homme d’affaires réaliste qui ne s’embarrasse pas de théories fumeuses. Les psychologues nous disent de lui qu’il est typiquement un individu narcissique, en sorte que la réalité, selon sa psychologie, doit se plier à l’idée qu’il s’en fait. Il veut redonner à son pays la grandeur qu’il avait avant la mondialisation, et l’on se souvient que son slogan de campagne avait été : « Make America great again ». Le président américain veut pour cela se dégager des grands accords commerciaux où son pays est engagé, et même, éventuellement, sortir de l’OMC. Et l’on sait qu’il apprécie très peu l’ONU, cette grande organisation internationale créée au lendemain de la dernière guerre pour assurer la paix dans le monde.

Les Etats-Unis sont la nation phare du monde occidental, et leur réaction, aujourd’hui, face à la mondialisation, marque incontestablement un tournant : il s’agit de la prise de conscience par les pays occidentaux de la nécessité de se repositionner face à cette « mondialisation heureuse » qui leur avait été annoncée.

Que s’est-il donc passé depuis la fin de la seconde guerre mondiale, une guerre qui avait fait des Etats-Unis la plus grande puissance mondiale, tant au plan militaire qu’aux plans économique et scientifique ? La mondialisation s’est mise en place à partir de la fin des années 1970, sous l’impulsion des grandes organisations internationales, le FMI et la Banque Mondiale, et aussi, d’ailleurs, du Trésor américain. Les grands économistes ont expliqué à cette époque qu’il ne s’agirait pas d’un jeu à somme nulle : tous les pays allaient pouvoir bénéficier de cette nouvelle organisation du monde, tant les pays émergents que les nations les plus développées. Les grandes multinationales ont joué dans ce processus un rôle déterminant, et elles se trouvent être à présent, effectivement, les grandes gagnantes de la mondialisation. Il y eut, au début, le Gatt, puis le consensus de Washington, et ensuite, en 1995, la création de l’OMC, l’Organisation Mondiale du Commerce, qui regroupe 149 pays qui ont chacun une voix. Trump, au cours de sa campagne électorale, on s’en souvient, avait qualifié cette grande organisation internationale de « désastre ». La Chine de Xi Jinping y a été admise après de longues négociations, en novembre 2001, et le directeur de l’OMS, Mike Moore, a alors qualifié cet événement de « véritable moment historique ».

Qu’est-il résulté de ce triomphe du libéralisme ?

La mondialisation, telle qu’elle a été conçue, a imposé une abolition partout des barrières tarifaires, mettant en compétition les productions des pays développés avec celles des pays émergents.
Le tableau ci-dessous indique les évolutions qui en ont résulté, au plan économique :

Evolution des PIB/tête (US $,en PPA)
1990 2018 Multiplicateur
Pays asiatiques :
Chine 980 18.210 18,5
Vietnam 970 7.434 7,7
Inde 1.146 7.761 6,8
Thaïlande 4.298 19.017 4,4
Pays occidentaux :
Etats- Unis 23.954 62.641 2,6
Allemagne 19.032 54.327 2,8
France 17.505 45.877 2,6
GB 17.446 46.299 2,7
(Source :BIRD)

Manifestement, l’évolution qui s’est opérée dans les pays asiatiques a été considérablement plus importante que celle qui a eu lieu dans les pays occidentaux, le grand gagnant de la mondialisation ayant été, incontestablement, la Chine.

Les consommateurs, dans les pays occidentaux, ont eu, grâce à la mondialisation et à l’abaissement extraordinaire des coûts de transport par la conteneurisation et le gigantisme des porte-conteneurs, accès à des biens manufacturés disponibles à des prix considérablement moins élevés que ceux des produits fabriqués chez eux. Mais le revers de la médaille s’est trouvé dans l’affaiblissement considérable de leur secteur industriel. Or l’industrie est un élément majeur pour assurer la puissance d’un pays et établir sa position dans le monde. Aux Etats-Unis, les droits de douane sont tombés, en moyenne, à 1,7 % pour les produits manufacturés, et dans les pays de l’Union Européenne à 2,3 % (source Mac Map-HS6) : le secteur industriel des Etats-Unis s’en est trouvé ramené à 11,7 % du PIB, et celui de la France à 11,0 %, alors que normalement ce secteur d’activité doit représenter environ 20 % du PIB dans de tels pays. L’Allemagne a moins accusé le coup, jusqu’ici, du fait qu’elle produit beaucoup de machines-outils, des biens d’équipement et des automobiles, des produits qui commencent seulement maintenant à être fabriqués localement par les pays émergents, en sorte que son secteur industriel intervient encore pour 24 % dans son PIB. Mais on voit à présent l’économie allemande commencer à souffrir du fait que ses exportations se réduisent : ses clients asiatiques ont entrepris, en effet, de fabriquer eux-mêmes un certain nombre des biens qu’ils importaient précédemment d’Allemagne. Aux Etats-Unis, les effectifs industriels sont passés de 14,5 % de l’emploi en 2.000 à 9 %, à présent (selon une note de l’ambassade de France à Washington, de mars 2018), et, en France, on est passé de 5,7 millions d’emplois dans ce secteur à un peu moins de 2,8 aujourd’hui. Dans le cas de la France, cette réduction très sévère du secteur industriel explique toutes les difficultés que rencontre aujourd’hui l’économie du pays.

Donald Trump a été élu, comme on le sait, avec l’intention affichée de ramener les emplois aux Etats-Unis, et il a été fortement soutenu par les électeurs de la « Rust Belt ». Il a donc entrepris de réduire l’abyssal déficit commercial de son pays avec la Chine, un déficit commercial qui s’est élevé à 621,0 milliards de US$ en 2018, et qui s’accroît d’année en année. En Juillet 2018, les Etats-Unis, sous son impulsion, ont commencé à mettre en place des surtaxes douanières, et, en mai 2019, pour beaucoup de produits manufacturés en provenance de la Chine, les droits de douane sont passés à 25 %. La Chine a réagi en taxant à 25 % 60 milliards de marchandises importées des Etats-Unis, et elle a tout récemment dévalué sa monnaie. On est donc entré dans une guerre commerciale.

La mondialisation telle qu’elle a été mise en place a eu pour résultat de faire naître un géant économique et scientifique d’un poids considérable, la Chine, un pays de 1,4 milliard d’habitants qui s’est donné pour objectif de rivaliser avec les Etats-Unis, et, peut-être, de les supplanter demain. Les dépenses de R&D chinoises sont sensiblement équivalentes aujourd’hui à celles des Etats-Unis, ce pays possède 206 des 500 ordinateurs les plus puissants existant aujourd’hui, et les experts nous disent qu’il dominera le secteur de l’intelligence artificielle dans le monde en 2030. En 2017, la Chine a surpris le monde entier en annonçant dans la revue Nature avoir réussi la première communication quantique par satellite, avec un satellite expérimental qui emploie les lois de la physique quantique. Et elle prévoit une mission sur Mars, en 2020.

Qu’eût-il fallu faire ?

Les échanges entre pays sont bénéfiques, selon la théorie de Ricardo, chaque pays se spécialisant dans les productions pour lesquelles il dispose d’avantages compétitifs particuliers. Cet économiste donnait pour exemple de l’avantage comparatif le cas du vin au Portugal et celui des draps en Angleterre : il s’agit, alors, d’un jeu à somme positive. Mais on doit organiser une libre circulation des produits seulement entre pays ayant des niveaux de développement sensiblement identiques. C’est, du moins, la thèse qu’a défendue avec ardeur, tout au cours de sa carrière, ce prix Nobel français d’économie que fut Maurice Allais, couronné en 1988. Son disciple, l’économiste français Pierre-Noel Giraud, qui est lui aussi polytechnicien, nous dit de son maître qu « il a eu tort d’avoir raison trop tôt ». Dans son ouvrage « L’inégalité du Monde », paru en 1996, Pierre Noel Giraud avait prédit que la globalisation des firmes et des activités financières, tout en favorisant le rattrapage rapide des pays en voie de développement, aggraverait les inégalités internes et laminerait les classes moyennes qui sont les piliers de la démocratie dans les pays riches.

Maurice Allais était le seul prix Nobel d’économie français, jusqu’à l’accès récent de Jean Tirole à cette distinction. Il disait : « Depuis deux décennies une nouvelle doctrine s’est peu à peu imposée : la doctrine du libre-échange mondialiste. Les partisans de cette doctrine, de ce nouvel intégrisme, sont devenus aussi dogmatiques que les partisans du communisme ». Dans l’hebdomadaire Mariane, il adressa, le 5 décembre 2009, une lettre aux Français dans laquelle il s’affichait comme un « libéral socialiste ». Il expliquait, dans cette lettre : « Les grands dirigeants de la planète montrent leur ignorance de l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnisme : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est, en particulier, le cas avec la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections ». Il disait, dans cet article : « Le chômage actuel de la France est dû à cette libéralisation totale du commerce, et la voie prise par le G 20 m’apparait par conséquent nuisible. Elle constitue une sottise majeure, à partir d’un contresens incroyable ». Et il concluait son article en disant : « Il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy ».

Maurice Allais proposait donc que se constituent de grands ensembles de libre échange, d’une part entre les pays les plus développés, eux-mêmes, et d’autre part, entre pays émergents de manière à ce que les industries naissant dans ces pays puissent bénéficier tout de suite de marchés de grande dimension. En fin de lettre, dans son adresse aux Français, Maurice Allais manifesta ouvertement son amertume. Il exprimait le regret de se trouver systématiquement écarté des plateaux de télévision, les médias le condamnant à être un « prix Nobel… téléspectateur ». Il disait des experts qu’il voyait défiler sur les plateaux, en ses lieu et place, qu’ils « ignoraient leur propre ignorance ».

On s’explique mal, aujourd’hui, les raisons pour lesquelles cet expert auréolé d’une distinction aussi prisée que le prix Nobel d’économie n’a pas été entendu. Son discours n’était pas dans l’air du temps. Il eût été bon, pourtant, de se ranger à sa thèse. Avec le langage quelque peu abrupt qui était parfois le sien, il disait : « Au nom d’un pseudo-libéralisme, et par la multiplication des dérèglementations, s’est installée peu à peu une espèce de chienlit mondialiste – laisser-fairiste. Les perversions du socialisme ont entrainé l’effondrement des sociétés de l’Est ; et les perversions laisser-fairistes d’un prétendu libéralisme mèneront à l’effondrement des sociétés occidentales. »

Au vu de la thèse de Maurice Allais il paraitrait donc bon que les Etats-Unis et l’Union Européenne échangent librement entre eux les biens et les capitaux, en laissant aux pays émergents le soin de constituer, de leur côté, des ensembles où s’appliqueraient les lois du libéralisme économique, ceci aussi bien dans la zone asiatique que sur le continent africain. Le monde occidental constitué des Etats-Unis et des pays européens va avoir à coopérer étroitement pour faire face à la montée en puissance de la Chine. Ce n’est donc pas aujourd’hui le moment bien choisi pour que ces deux ensembles se chicanent et entreprennent d’ériger, entre eux, des barrières douanières et des obstacles divers et variés à la circulation des biens et des capitaux.

Et pour ce qui est de l’Union Européenne, il serait bon qu’elle revoie complètement sa stratégie face à la mondialisation, et qu’elle mobilise ses forces pour faire surgir en son sein des entreprises qui soient demain des leaders mondiaux.

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1 réactions :

  • 1. Par Laurent Guyot-Sionnest, le jeudi 19 septembre 2019 (10:06)
    merci pour ce résumé

    merci pour ce résumé

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