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Dans quelle société veut-on vivre ? Les deux voies possibles

Par Claude Sicard,
le dimanche 31 mars 2019

Au moment où le gouvernement va tirer les conclusions du Grand débat qu’a organisé Emmanuel Macron en réponse au déclenchement de la révolte des Gilets jaunes, une question fondamentale se pose : dans quel type de société les Français veulent-ils vivre ?

Mercredi 20 mars, la chaîne BFM TV a réuni sur son plateau les chefs des grands partis politiques français pour tirer les leçons de cette grande concertation populaire. Il s’agissait de confronter les points de vue de ces dirigeants politiques sur les mesures à prendre pour sortir de la crise actuelle. Le spectacle s’est révélé tout à fait décevant. Aucun de ces dirigeants n’a formulé un diagnostic précis des problèmes économiques que notre pays doit résoudre, et ce qui est encore plus grave, aucun d’eux n’a eu la lucidité nécessaire pour mettre en évidence que la première question est de savoir si les Français veulent vivre dans une société libérale ou dans une société dirigiste, voire de type socialiste. Aussi, les mesures qui ont été proposées n’ont-elles pas pu s’inscrire dans le cadre d’une vision cohérente des dispositions à prendre pour sortir le pays de l’impasse dans laquelle il se trouve.

Le message des Gilets jaunes

Les Gilets jaunes se plaignent de ne pas pouvoir finir le mois. On sait que leur révolte a été déclenchée par une nouvelle augmentation des taxes sur les carburants. Ils nous disent qu’ils souffrent de la désertification des territoires où ils vivent, être victimes d’injustices dans la distribution des revenus en France. Ils se plaignent d’être écrasés d’impôts. Notre pays est effectivement celui où les prélèvements obligatoires sont les plus importants de tous les pays de l’OCDE, le taux de chômage y est depuis des années anormalement élevé, et le PIB par tête des Français est très loin d’être l’un des plus élevés d’Europe. L’État ne parvient pas, chaque année, à boucler ses budgets, le pays s’endette de plus en plus, et les services publics fonctionnent mal. L’économie de notre pays est incontestablement en grave difficulté.

Le véritable mal qui affecte aujourd’hui la France, et cela n’est jamais assez dit, tient à sa grave désindustrialisation. Notre secteur industriel ne représente plus que 10% du PIB alors que la norme européenne est à 20% ; certains pays comme l’Allemagne ou la Suisse étant bien au dessus. La France est devenue le pays le plus désindustrialisé de tous les pays européens, Grèce à part. L’industrie française n’a pas résisté à l’ouverture des frontières imposée par la mondialisation, et les effectifs de ce secteur ont fondu : de 6,7 millions de personnes employées dans ce secteur à la fin des Trente glorieuses nous sommes passés à 2,7 millions : il en résulte les taux de chômage que nous connaissons, une désertification des campagnes, et chaque année un déséquilibre de notre balance commerciale, les biens manufacturés représentant toujours 75% à 80% des exportations dans les balances commerciales des pays. Il faut le dire aux autorités de Bruxelles, la France est un pays sinistré : elle devrait avoir droit à des mesures exceptionnelles.

Le déclin de la population active

On peut estimer qu’il manque au minimum aujourd’hui 1,8 million d’emplois dans le secteur industriel. Si ces emplois existaient, le secteur des services se trouverait renforcé de 3,6 millions d’emplois supplémentaires, les économistes estimant qu’un emploi dans le secteur secondaire induit pour le moins deux emplois dans le secteur tertiaire. Il n’y aurait donc plus de chômage, et notre taux de population active serait revenu à la normale.

Il faut en effet se rendre compte que la France a le taux de population active le plus faible d’Europe : 45,2% contre par exemple 51,6% au Danemark et 53,4% en Allemagne. Il s’agit de la proportion de personnes qui travaillent par rapport à la population totale, encore que l’on inclue parmi les actifs les chômeurs en recherche d’emploi. Phénomène aggravant, la durée de vie active des salariés est la plus faible de tous les pays européens, et les temps de travail sont les plus réduits d’Europe.

En France, la durée de vie active d’un travailleur salarié est de 35 ans, contre 38,1 ans en Allemagne, et 42,5 ans en Suisse, et le temps de travail est de 1.646 heures par an, contre 1.845 heures par exemple en Allemagne. La France est ainsi le pays en Europe où le taux de population active est le plus bas, où les salariés ont la durée de vie active la plus faible, et où la durée de travail annuel est la plus réduite.

Il ressort de ces chiffres que la solution à notre sortie de crise se trouve dans les leçons à tirer de ces données. Certes, les prélèvements obligatoires sont trop importants, mais il faut bien comprendre qu’ils résultent de la situation que nous venons de décrire : au cours des années, les pouvoirs publics ont multiplié et augmenté les aides sociales pour tenter de pallier les effets désastreux de la désindustrialisation. Elles ont ainsi augmenté bien plus vite que le PIB, et représentent 58,8% des dépenses publiques. Réduire les dépenses publiques, c’est donc toucher aux dépenses sociales, ce qui est extrêmement difficile politiquement.

Le véritable problème à résoudre est celui de la création d’emplois marchands. Il n’en manque pas moins de 5,4 millions. S’ils existaient, il n’y aurait plus de chômage, le PIB par tête des Français serait égal à celui des Allemands, et notre taux de population active serait normal. Comment faire face à ce terrible défi ?

Quel système économique ?

Pour cela, il convient que l’on se prononce enfin clairement sur le système économique dans lequel le pays doit fonctionner. Curieusement, aucun des participants au débat organisé par Ruth Elkrief na posé le problème. Il va s’agir, en effet, de sortir de l’ambiguïté dans laquelle le pays se débat depuis un peu plus d’une quarantaine d’années maintenant.

Si l’on opte pour une économie libérale, il faut, au plan fiscal et en matière de droit du travail, s’aligner rapidement sur les pays qui fonctionnent le mieux dans ce type de système. La Suisse est, alors, sans doute le meilleur exemple dont on puisse s’inspirer en Europe. Elle dispose d’un PIB par tête double du nôtre, d’une industrie puissante, d’une balance commerciale toujours fortement positive, et d’un taux de chômage très faible. Chaque jour, un peu plus de 300.000 travailleurs frontaliers s’y précipitent pour travailler. Par contre, si les Français ne veulent pas d’une économie libérale, il faut alors que l’on en revienne au colbertisme, un système où l’État intervient énormément dans l’économie.

Ce choix est, par exemple, celui préconisé par Jean-Louis Beffa, l’ancien président de Saint-Gobain, dans son fameux ouvrage La France doit choisir. Il lui paraît être celui convenant le mieux à la culture du peuple français, Jean-Louis Beffa faisant le constat que les Français se sont montrés finalement hostiles au modèle anglo-saxon qu’il qualifie, dans son livre, de libéral financier. Jean-Louis Beffa prône un État stratège qui investit et place l’industrie au cœur de ses préoccupations.

En lançant le Grand débat, Emmanuel Macron semble donc bien s’être trompé d’objectif : plutôt que d’interroger les Français sur ce qu’il convient de faire pour sortir le pays de l’ornière, il eut été plus utile de leur demander dans quel type de société ils veulent vivre. En démocratie, ce genre de choix fondamental revient au peuple, les moyens techniques pour y parvenir relevant de la responsabilité des dirigeants. Dans le Grand débat qui a été lancé, les priorités ont été inversées : nous en sommes à débattre des mesures à prendre sans avoir défini l’objectif à atteindre. Si l’on ne tranche pas la question de savoir dans quel type de société nous souhaitons vivre, il sera impossible de redynamiser l’économie du pays.

Article initialement publié sur Contrepoints

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1 réactions :

  • 1. Par zelectron, le mercredi 3 avril 2019 (16:31)
    Quand les "productifs" se réduisent à peau de chagrin

    les ponctionnaires + les chômeurs + les membres d’associations parasitaires (Théodule) + les financiers + les syndicalistes + les marchands-importateurs-revendeurs et j’en oublie sûrement qui dépassent en nombre les producteurs : industrie, agro-industrie, artisanat, agriculteurs, éleveurs . . .

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