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Horizon 2050 : qui nourrira la planète, demain ?

Par Claude Sicard,
le mercredi 7 février 2018

Emmanuel Macron vient d’achever sa visite au Sénégal où il a surtout été question dans les discours d’éducation et de francophonie. Au Burkina Faso, en novembre dernier, il avait été plus loquace sur la politique de la France à l’égard de l’Afrique, puisqu’il avait déclaré, sans ambages, à ses auditeurs : « Il n’y a plus de politique africaine de la France ». Le président français avait laissé entrevoir que le dialogue devrait dorénavant se nouer au niveau de l’Europe, disant très clairement : « Ce n’est pas simplement un dialogue qu’il faut reconstruire ensemble, mais bien un projet entre nos deux continents ».

Les problèmes, en effet, que l’Afrique a à surmonter, sont d’une dimension telle que leur solution ne relève plus du système des relations bilatérales qui s’était mis en place après la fin de la période coloniale : il va s’agir à présent d’un nouveau mode de relations, qui est à inventer, entre les pays du continent européen et l’Afrique. Les prévisionnistes de l’ONU nous annoncent que la population du globe va continuer à croître à une vitesse accélérée dans les prochaines décennies. On passerait de 7,6 milliards d’habitants aujourd’hui à 9,6 en 2050, pour atteindre vraisemblablement le chiffre de 11,2 milliards à la fin du siècle. Les accroissements de population annoncés sont considérables, et, caractéristique fondamentale des évolutions en cours, ils vont s’opérer exclusivement dans ce que l’on dénomme les « pays en voie de développement », et tout spécialement, dans les différents pays africains où la population va doubler d’ici à 2050. La question qui tout naturellement se pose est de savoir si notre planète va être en mesure de nourrir tous ces nouveaux arrivants. Le 20 février 2017, par exemple, la FAO [1] et l’UNICEF [2] ont déclaré l’état de famine au Soudan du Sud. En Inde, 212 millions de personnes sont encore sous-alimentées, et le PNUD [3] a classé ce pays au 127ème rang, selon l’indice de développement humain.

Le graphique ci-dessous illustre la façon dont notre monde va évoluer :

Croissance mondiale 1750 - 2050 (en milliards d’habitants)
Population (en millons)
2000 2050
Pays développés 1.209 1.220
Pays en voie de dév. 5.245 8.380
Total 6.454 9.600

Comme on le voit, le monde des pays développés stagne, au plan démographique, alors que celui des pays en voie de développement explose. Ce qui est préoccupant, c’est que ces pays jeunes, qui connaissent déjà aujourd’hui de très graves problèmes économiques, comme l’ont montré par exemple ces révolutions, en 2011, dans plusieurs pays arabes, que l’on a appelées « les printemps arabes », ne parviennent pas à nourrir toute leur population : comment le feront-ils donc demain ? Déjà, beaucoup de leurs habitants migrent vers les pays plus riches, et c’est ainsi que l’Europe voit de plus en plus de migrants venir frapper à ses portes, en provenance tout particulièrement des pays africains. La FAO se préoccupe, depuis plusieurs années déjà, des problèmes de la faim dans le monde, et, en 1958, le directeur de cette grande organisation a lancé l’idée d’une campagne mondiale contre la faim, campagne qui, effectivement, fut lancée en 1960. Ses experts estiment que le nombre de personnes sous-alimentées, ou souffrant de malnutrition chronique, est passé de 842 millions à un peu plus d’ un milliard ces dernières années : il s’agit essentiellement de l’Asie du sud et de l’Afrique sub-saharienne.

On voit ainsi les pays du tiers monde importer de plus en plus de denrées alimentaires. L’Afrique sub-saharienne, par exemple, importe aujourd’hui pour 41 milliards de dollars de vivres et la BAD [4] prévoit que ce chiffre va s’élever à 110 milliards en 2025. En Afrique, 50 % du riz consommé est importé, et un pays comme l’Algérie est devenu le second importateur de lait en poudre après la Chine, et le premier importateur mondial de blé dur. La FAO prévoit que les importations nettes de céréales des pays en voie de développement vont passer de 135 milliards de tonnes, chiffre de 2008/2009, à 300 milliards en 2050. La revue de la BAD, dans son édition de 2016, dresse ainsi un bilan alarmant sur le problème du développement agricole de l’Afrique, disant : « L’Afrique est en perte de vitesse et de repères dans le domaine de l’agriculture : le berceau de l’humanité produit peu mais consomme beaucoup ». Dans le monde, les pays développés accroissent par conséquent, à vive allure, leurs productions de produits alimentaires : la production de céréales, par exemple, est passée de 873 milliards de tonnes en 1961 à 2.545 milliards en 2012, et celle de viande de 71 milliards de tonnes à 302 milliards, dans la même période. Certains pays en voie de développement, qui sont bien gouvernés, accroissent eux aussi, comme ils le peuvent, leur production agricole, notamment la Chine et l’Inde, mais ils butent sur de nombreux facteurs limitants : la Chine qui représente 18 % de la population mondiale ne dispose que de 7 % seulement des terres agricoles de la planète, si bien qu’elle tente de s’en procurer en Afrique ou en Amérique latine : on estime à 10 millions d’hectares la surface des terres agricoles qu’elle exploite aujourd’hui hors de ses frontières. Et il existe parfois des freins surprenants d’ordre sociologique ou culturel. En Inde, par exemple, le pouvoir central de New Delhi a interdit, fin mai 2017, l’abattage des bovins dans les abattoirs : les vaches sont sacrées, et, le lundi, qui est le jour sacré, il est interdit de faire labourer les bovins. En Côte d’Ivoire, un homme s’interdit traditionnellement de toucher une daba [5], laissant aux femmes le soin d’utiliser cet instrument aratoire qui permet de bécher et de sarcler.

Il faut bien voir que les pays en voie de développement ont des difficultés considérables à surmonter pour développer leur agriculture. La difficulté essentielle se trouve dans les structures agricoles. Selon une étude récente du CIRAD [6] les exploitations agricoles de moins d’un hectare représentent, dans le monde, 74 % du total, et 84 % si l’on prend la tranche des moins de deux hectares. Les gouvernements locaux se trouvent démunis devant ces problèmes fonciers qui nécessiteraient, pour être résolus, des reformes extrêmement importantes qui provoqueraient des révolutions si on les faisait. Dans tous ces pays, 60 % de la population, en effet, est employée dans l’agriculture. Les dirigeants ne savent donc pas comment s’y prendre pour développer ces agricultures familiales, tout à fait archaïques, et ils trouvent alors plus expédient d’importer des produits alimentaires pour répondre aux besoins de leur population, produits qui proviennent toujours des pays développés. Ces denrées ont, sur les marchés mondiaux, des prix très compétitifs du fait que les gouvernements de tous les pays développés subventionnent fortement leur secteur agricole. Les producteurs locaux, qui ne peuvent lutter contre ces pratiques, se trouvent découragés.

Les différences de rendements sont gigantesques entre les pays développés et les pays en voie de développement. Nous donnerons quelques exemples :

Céréales
Amérique du Nord 68,7 Qx/Ha
Afrique du Nord 22,8 Qx/Ha
Pays sous-développés 13,8 Qx/Ha
Lait de vache
Etats-Unis 10.096 Kg/tête
Inde 1.439 Kg/tête
Afrique 520Kg/tête

Autre exemple : le cas du maïs. Selon une étude du FMI [7], quand le rendement est de 1, aux USA par exemple, il est de 0,48 pour l’Asie et de 0,19 pour l’Afrique. Et selon une étude de la FAO, en date de 2009, un accroissement de la température de deux degrés Celsius, ce qui est prévu par les climatologues d’ici à la fin du siècle, amènerait une baisse des rendements de 20 à 40 %. Ces réchauffements du climat, qui vont surtout s’opérer dans les pays proches de l’équateur, affecteront tout particulièrement bon nombre de pays africains.

Les experts de la FAO estiment donc que, compte tenu des évolutions démographiques en cours, il va falloir accroître la production de produits agricoles dans le monde, de 70 % d’ici à 2050, et doubler celle de viandes. Compte tenu du manque de terres disponibles, ils indiquent que cette augmentation de la production pourra se faire pour 10 % par une augmentation des surfaces cultivées, le solde, c’est-à-dire 90 %, devant s’obtenir par des accroissements de productivité. En raison de l’état de sous-développement technique et humain dans lequel se trouvent les agricultures des pays en voie de développement, et compte tenu de ce que sont les structures agricoles dans ces pays, on voit mal comment des améliorations significatives de productivité pourraient s’y opérer.

Comment s’effectuent, en effet, dans le domaine agricole, les améliorations de productivité ? En recourant à la génétique, par hybridation, et, à présent, en procédant à des manipulations génétiques (OGM), par le recours aux engrais chimiques et aux pesticides, et par l’irrigation des cultures. Dans les pays en voie de développement, il faudrait donc fournir aux agriculteurs les semences sélectionnées ou les OGM dont ils ont besoin, des semences qu’il faut renouveler chaque année, les approvisionner en temps voulu en engrais et pesticides, et leur donner les matériels agricoles qui leur permettraient de labourer correctement leurs terres et d’épandre les engrais et les produits phytosanitaires. On voit bien que pour utiliser correctement les techniques modernes il faudrait former tous ces agriculteurs qui sont aujourd’hui, tous, illettrés. Et la taille des exploitations rend le recours à la mécanisation totalement impossible. Par ailleurs, il manque toutes les installations de stockage des récoltes : on sait que dans tous ces pays on enregistre chaque année de très importantes pertes de produits récoltés, des pertes estimées souvent à 30 %, voire plus encore. Et même si on construisait rapidement les installations de stockage manquantes, encore faudrait-il disposer d’opérateurs bien formés pour que le stockage se fasse dans de bonnes conditions et que l’on évite de graves accidents. Pour ce qui est, enfin, du développement des cultures irriguées, il faudrait réaliser un peu partout des investissements très importants pour faire des barrages et créer de grands périmètres irrigués.

On voit donc qu’il ne va pas se passer grand-chose dans les pays en voie de développement en matière d’amélioration de la productivité dans le milieu agricole. Il faudra donc que ce soit dans les pays développés que s’effectuent les améliorations de productivité qui permettront de faire face, demain, aux besoins en aliments des pays en voie de développement. Les pays développés ont toutes les techniques nécessaires pour cela, et ils seront donc capables de relever ces défis. Certains experts prêchent, certes, pour d’autres solutions : un changement, par exemple, dans les habitudes alimentaires des consommateurs dans les pays développés, avec notamment une diminution de la consommation de viande de bœuf, le coefficient de transformation de ces animaux étant particulièrement mauvais en comparaison de ce qu’il est pour le poulet. Et ils préconisent que les habitants de ces pays réduisent leurs rations alimentaires qui sont trop riches. Il y a en effet de plus en plus de personnes obèses dans tous nos pays occidentaux : on en est à des rations de 4.000 calories par jour, avec 90 grammes de protéines, par personne, contre 2.200 calories, et 60 grammes de protéines, dans les pays en voie de développement. Beaucoup nous disent, par ailleurs, qu’il faudrait avoir la sagesse de freiner le développement des cultures destinées à la production d’agro-carburants, des cultures qui mobilisent de plus en plus de surfaces agricoles tant dans les pays développés que dans les pays en voie de développement, au détriment des cultures destinées à l’alimentation humaine ou à l’alimentation animale.

Dernier point d’incertitude : les pays sous-développés qui vont devoir recourir de plus en plus aux pays développés pour satisfaire leurs besoins alimentaires auront-ils, demain, les ressources financières voulues pour honorer leurs factures d’importation de vivres ? On se souvient que Rudyard Kipling avait fait paraître, en 1899, un poème intitulé « Le fardeau de l’homme blanc », où il avertissait l’homme blanc de sa responsabilité morale et financière dans ses aventures coloniales. Nous n’en sommes plus au temps des colonies, mais ne serons-nous pas, à nouveau, demain, face à des interrogations semblables au plan moral, compte tenu des besoins d’aide considérables que les pays en voie de développement vont manifester pour faire face à leurs problèmes alimentaires et sanitaires ? Cette problématique va, demain, concerner tout particulièrement l’Europe, pour ce qui est de ses relations avec l’ensemble des pays du continent africain.

Claude Sicard
Ingénieur agronome, consultant international

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[1Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture.

[2Fonds des Nations unies pour l’enfance.

[3Programme des Nations unies pour le développement.

[4BAD : Banque Africaine de Développement.

[5Daba : petit instrument aratoire pour bécher la terre.

[6CIRAD : Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement.

[7Fonds monétaire international.

1 réactions :

  • 1. Par hamon, le jeudi 8 février 2018 (18:51)
    so what

    Il me semble qu en toile de fond se posent des interrogations majeures migrations massives 50 voire 100 millions de africains. Conflits locaux année après année pour contrôle de l eau des terres arables etc et que ces scénarios sont beaucoup plus probables que le doublement de la productivité agricole

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