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Réindustrialiser la France :
posons le problème

Par Bernard Biedermann,
le lundi 26 octobre 2020

Depuis la fin des trente glorieuses la part de l’industrie dans les PIB des économies des pays développés diminue régulièrement. Les origines de cette tendance sont multiples : délocalisation de la production vers des économies pouvant exporter à moindre coût, baisse des coûts locaux et donc des prix grâce aux gains de productivité dans un contexte de nouvelle concurrence internationale, part croissante de la Valeur Ajoutée des secteurs de services à faible intensité capitalistique, politiques économiques fondées sur des anticipations qui se sont avérées erronées, et enfin, croyances, modes et évolutions sociologiques qui ont influencé les visions d’avenir et les décisions relatives à l’évolution de la structure sectorielle. Cette importante restructuration des PIB n’a pas été la même dans tous les pays. Ainsi l’économie française a subi une dé-industrialisation plus forte que les autres. Cette évolution est la cause et le résultat de conjonctures défavorables (déséquilibres extérieurs, déséquilibres budgétaires, niveau de chômage, poids de l’Etat, …) depuis plusieurs décennies. Plusieurs études économétriques ont permis de mesurer le décalage français sur la base de comparaisons internationales (voir notamment plusieurs études de Claude Sicard). La crise actuelle constitue une opportunité qui précipite le devoir de réfléchir à tout cela.

Méthode

Dans la perspective des prochaines présidentielles se poseront plusieurs questions sur la réindustrialisation de l’économie française : Comment ? Qui fait quoi ? Vers quelles activités ? Qui paye ? sous quels délais ? Avec quelles garanties de compétence et de résultat ? Il s’agira de ne pas refaire le même genre d’erreurs qu’avec les GAFAM entre USA et Chine et d’éviter les débats purement idéologiques. En général, lorsque l’on doit prendre des décisions de changements qui modifient l’avenir on a un peu trop tendance à extrapoler le passé alors que nous vivons dans un monde truffé de surprises face auxquelles seules des visions et des comportements pragmatiques et agiles s’avèrent efficaces. La question est alors de savoir si notre capitalisme est en train de connaître une transformation devant nécessiter une transition accompagnée par des politiques étatiques.

Environnement

Tous les produits, même les plus classiques, intègrent aujourd’hui beaucoup plus de fonctionnalités qu’autrefois : sécurité, SAV, obsolescence programmée, mesure des consommations d’énergie… Tout est plus complexe et plus difficile à gérer, surtout dans des marchés potentiels impérativement mondiaux, dans lesquels les décisions ne doivent pas trainer lorsque l’entreprise souhaite que le lancement de son produit se fasse en position de quasi-monopole. A cela s’ajoutent les contraintes de protection contre l’espionnage industriel. Dans de telles conditions, peut-on envisager une implication des administrations d’état dont le mode de gouvernance est encombré par des excès de normes, des procédures lourdes et des réglementations tatillonnes ? Par ailleurs, n’oublions pas que les récentes tendances vers le protectionnisme peuvent conduire des états à décréter des normes pour freiner les importations. En Europe, on peut s’attendre à des nouvelles normes applicables à des produits fabriqués à l’étranger dans des usines polluantes, employant des enfants ou intégrant des puces d’espionnage. Et pour la France, comme le dit Xavier Bertrand, il ne faudrait « pas redevenir des irréductibles Gaulois ni sombrer dans la naïveté des échanges internationaux ».

Education

Parmi ses fondements, le développement industriel d’un pays est conditionné par son éducation, sa formation professionnelle, sa recherche fondamentale, sa recherche appliquée. Se pose alors la question de la répartition des responsabilités entre l’état et le marché. Pour la recherche, au niveau mondial, l’industrie effectue plus de 85 % de la R&D alors qu’en France, en termes d’emplois, on en est à 41 % pour les administrations et 59 % pour les industries (INSEE). Au-delà des programmes réformateurs, ô combien nécessaires dans l’éducation nationale, il y a la culture et l’esprit. En France nous devrions être plus pragmatiques, en valorisant l’expérience et l’objectif d’adaptation par une nouvelle conception de l’éducation et de la formation dont la mission serait avant tout « apprendre à apprendre ». Un tel souhait est sans doute utopique mais, après tout, en France n’avons-nous pas déjà fait des révolutions ? Il faudra aussi redonner l’envie d’inventer, de fabriquer et de réussir ses ventes pour réadapter l’offre à la demande. Vaste programme !

Production industrielle

La crise sanitaire du Covid-19 a engendré des méfiances à l’égard des stratégies de délocalisation à cause de l’indisponibilité de certains produits pharmaceutiques, et de pièces mécaniques provoquant des blocages de production comme dans l’automobile. Ces craintes se sont traduites par des attitudes de principe souvent trop binaires. Certes, l’idéal serait de favoriser au maximum les circuits courts, mais la réalité entre la France et ses pays fournisseurs se caractérise par des délais de conception, de fabrication, de transport et des négociations de coûts qui ne sont pas toujours faciles à gérer. Alors une nouvelle adaptation ne se fera pas en claquant des doigts. Laissons donc nos industries s’adapter à une nouvelle gestion des risques à l’international par plus de diversifications géographiques et de meilleures évaluations des risques. Il faudra également bien comprendre que les nouveaux ateliers de production sont numériques, remplis de robots gérés par de l’intelligence artificielle et que ces niveaux élevés de productivité ne vont pas générer du chômage comme on l’entend régulièrement dans des médias trop éloignés des réalités de l’entreprise.

Politique industrielle

Dans nos économies de marché, le rôle de l’Etat est de veiller au bon fonctionnement du marché avec pour objectif l’équilibre global, c’est-à-dire le plein emploi, la stabilité des prix et les équilibres extérieurs et budgétaires. Pour atteindre ces objectifs, l’Etat doit contrôler : la liberté d’entreprendre en concurrence multiple, une bonne diffusion de l’information économique nécessaire aux décideurs, et l’efficacité des variables qui contribuent à l’équilibre entre l’offre et la demande sur tous les marchés à court terme et à long terme. Pour atteindre ces objectifs d’équilibres il est souhaitable que le poids de l’état ne soit pas un frein aux mécanismes d’équilibre, surtout dans une économie ouverte.
Depuis plusieurs décennies le pourcentage du poids de l’Etat Français par rapport au PIB n’a cessé d’augmenter, à tel point qu’aujourd’hui, au niveau mondial, la France se situe parmi quelques pays tout en bas de l’échelle. Les raisons de cette tendance sont bien connues. Dans un premier temps, une politique économique dite solidaire augmente les recettes, et donc les taxes et les impôts pour augmenter des dépenses. Ces nouvelles charges freinent la création d’emplois, les investissements et donc la consommation. Alors, dans un deuxième temps le chômage et la pauvreté augmentent ce qui entraîne la hausse des dépenses sociales. Le serpent drogué se mord la queue.

Dans ces conditions, le lancement d’un plan de réindustrialisation n’est pas simple. Il faudra d’abord être bien clair sur le rôle de l’Etat, forte incitation ? Implication ? et sur les montants, les origines et les affectations des éventuels moyens retenus. Par exemple, l’état actionnaire ne pourrait-il pas revoir ses critères de choix et se repositionner vers les entreprises industrielles vraiment créatrices ?
La variable du temps est particulièrement délicate lorsqu’il s’agit de l’industrie. De nos jours, la majorité des décisions prises dans les entreprises ont du mal à s’appliquer au long terme en raison d’une incertitude due à la complexité des choses, à la difficulté de connaître les marchés internationaux, et aux surprises des progrès techniques. Une des caractéristiques de l’industrie consiste justement à investir dans de la recherche et du capital machine dont l’espérance d’utilisation doit relever du long terme. Les projets visant à produire de l’hydrogène illustre bien cette contrainte de temps car la tendance à la baisse des coûts de production devrait s’avérer très longue. Mais même dans l’agriculture, les entreprises ayant amorcé la relocalisation de leur production en conviennent : C’est long : « Il faut une quinzaine d’années pour bâtir une filière pérenne » (Aline Martin, Reitzel, culture du cornichon). Soyons clair, un plan de réindustrialisation n’a rien à voir avec un simple plan de relance comme en 2020 après la crise sanitaire.

D’une manière générale, en faisant confiance aux marchés on peut s’attendre à plus de réussites, à condition qu’en Europe et dans le reste du monde on joue bien le jeu ; ce qui n’est pas sûr. Par ailleurs, les nouvelles normes et politiques industrielles conformes aux recommandations du GIEC (justifiées ou pas) ne risquent-elles pas d’être des entraves au fonctionnement des marchés à l’international ? Il y a cependant des points positifs, comme l’économie circulaire qui se développe régulièrement sans trop d’intervention étatique. Sur le plan sociologique, il est sans doute plus cohérent de laisser au marché les anticipations concernant les futurs besoins de la population en matière de logement, de transports, de vie quotidienne, de formation, de sécurité, qui tous changent très vite.
Alors peut-on encore de nos jours lancer des politiques industrielles comme autrefois, où l’Etat se substituait aux entreprises dans, le nucléaire, le plan calcul, le BTP ? La réponse est plutôt non pour au moins une raison une gouvernance étatique inadaptée aux nouvelles conditions économiques, qui nécessiterait une vaste réforme.

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