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Fermeture de Bridgestone, agir sur les causes...

Par Bertrand Nouel,
le jeudi 29 octobre 2020

Fermeture de Bridgestone, agir sur les causes au lieu de s’indigner après coup !

L’annonce de la fermeture de l’usine de Béthune de la filiale française (863 salariés) du japonais Bridgestone, vient une fois de plus assombrir la filière du pneu, déjà touchée par les problèmes de Continental et Goodyear, et les réorganisations chez Michelin. Le gouvernement et la région montent au créneau pour éviter, ou tout au moins pallier cette fermeture, en ouvrant la discussion avec la maison-mère, et un accord de méthode a été signé pour trouver une solution dans les cinq mois.

Une fois de plus les pouvoirs publics prennent le problème après coup en ne s’attachant qu’à son traitement social en raison de la catastrophe pour une petite ville comme Béthune. Traitement social nécessaire au point où nous sommes arrivés maintenant. Mais encore une fois personne ne s’interroge, officiellement du moins, sur les causes de cette désindustrialisation, comme si le faire conduirait à renverser quelques tabous impossibles à remettre en question en France. C’est peut-être vrai…

Fausses raisons

Tout d’abord il faut être clair sur le fait que l’entreprise était en difficulté depuis plusieurs années, et que la Covid ne peut avoir joué, au plus, qu’un rôle d’accélérateur dans la décision de la direction. En effet la filière du pneu est en grande souffrance, en particulier en raison de la concurrence des pays à bas coût, Chine en tête, à laquelle s’ajoute la crise de l’automobile ; il est aussi vrai que Bridgestone n’a pas pris les mesures nécessaires pour sortir d’une production de bas de gamme spécialement menacée par l’irruption des pays à bas coût et par la surcapacité.
Mais précisément, en raison de cette évolution du marché, il était et reste indispensable de procéder aux adaptations permettant de maintenir la compétitivité des industries présentes en France, au lieu de pleurer sur une évolution à laquelle on ne peut rien. La direction de Bridgestone affirme que l’usine française de Béthune est « la moins performante » de toutes les usines européennes. C’est de ce constat qu’il faut partir. Or ce n’est pas Bridgestone qui est responsable de cette absence de compétitivité, et on ne saurait valablement lui reprocher de n’avoir pas réalisé les investissements nécessaires aussi longtemps qu’il n’y serait pas remédié. Trois responsables peuvent être identifiés : l’Europe, l’Etat, et les syndicats.

La responsabilité de l’Europe

A tout seigneur, tout honneur. C’est d’abord à l’Europe qu’il revient de protéger ses usines de la concurrence étrangère qui ne s’exerce pas dans des conditions loyales et viables. Les Etats-Unis et la Chine savent très bien se protéger, l’Europe, obnubilée par les préceptes de sa religion de la concurrence, ne pense pas à se protéger – on l’a vu par exemple pour Alstom récemment. L’Europe doit apprendre à se défendre en tant que continent.

La responsabilité de l’Etat français

L’Etat français est empêtré dans ses injonctions contradictoires. Il cherche à attirer les investissements étrangers en France, et agit incontestablement dans cette direction : CICE devenu baisse des cotisations, accords de compétitivité, suppression de certains impôts de production, baisse des impôts sur le capital. Mais dans le même temps on – le gouvernement mais aussi les députés - fait comprendre aux investisseurs étrangers que s’ils sont les bienvenus en France tout sera fait pour les empêcher de repartir (Bercy qui indique pouvoir beaucoup « emmerder » Bridgestone), qu’ils doivent signer des engagements de long terme intenables pour recevoir des subventions, que les baisses d’impôts sont des « cadeaux » justifiant d’imposer des contreparties qui n’ont aucun sens, que les 35 heures sont une obligation universelle à laquelle on ne peut échapper qu’au prix de négociations interminables souvent vouées à l’échec, que le système syndical français impose de tenir compte d’une multiplicité d’organisations pratiquant la surenchère, que le code du travail est un vrai monstre, que le smic horaire est le plus élevé de tous les pays, etc. Tout cela compose un ensemble de contraintes agissant comme un repoussoir et faisant de la France un cas unique en Europe.
Les gouvernements depuis François Hollande ont fait certaines réformes, mais sont restés au milieu du gué : la fiscalité et la parafiscalité des entreprises restent très lourdes (parviendra-t-on à réduire les impôts de production sans imposer de contreparties stupides ?), les tabous du temps de travail et des 35 heures, ou encore du Smic universel restent intouchés, le syndicalisme résiste à toute réforme, le Code du travail reste un monstre résistant à toute simplification et on ne parvient toujours pas à ce que les décisions soient prises au niveau de l’entreprise… On a l’impression que les gouvernements successifs sont politiquement exténués par les efforts qu’ils ont faits et jugent considérables, et qu’aller plus loin leur semble impossible.

La responsabilité syndicale

Venons-en au cas particulier de Bridgestone. La décision de l’entreprise n’est pas intervenue brutalement. Comme il a été rappelé, l’usine française est la moins performante des usines européennes : le temps de travail y est de 33,6 heures, avec un salaire moyen de 3.300 euros pour une production à faible valeur ajoutée. Au début de 2019 la direction a tenté pendant 8 mois de trouver un « accord de performance collective », sur la base d’un temps de travail passant à 35,5 heures, avec compensation salariale, en promettant un investissement de 6,5 millions d’euros pour monter en gamme tout en s’interdisant tout plan social pendant trois années. Seules la CFTC et la CFE-CGC ont signé, ce qui était insuffisant pour que cet accord devienne exécutoire. Et le référendum qui a suivi en mai 2019 dans l’entreprise a repoussé à 60% la solution offerte par la direction.
On reste confondu devant un tel refus et un tel entêtement, évidemment orchestrés par les syndicats majoritaires, ainsi que devant la surprise, manifestée aussi bien par les salariés que par le gouvernement, à l’occasion de la décision de fermeture prise par Bridgestone. Comment se fait-il que les salariés aient préféré une fermeture certaine de l’entreprise au fait de travailler moins de deux heures de plus par semaine, sans à peine dépasser le minimum légal français de temps de travail, lequel est inférieur de loin à celui en vigueur dans tous les autres pays européens avec lesquels ils sont en concurrence ? Sont-ils si certains de pouvoir appeler avec succès l’Etat à la rescousse ?

L’exemple de l’usine italienne de Bari

En 2013 la même mésaventure a touché l’usine italienne de Bridgestone à Bari. La fermeture annoncée de l’usine, qui occupait près de 1.000 salariés, eût été pour cette région des Pouilles, déjà victime d’un fort chômage, une catastrophe inacceptable. De difficiles et longues négociations eurent alors lieu entre Bridgestone, les pouvoirs publics italiens et les salariés, au terme desquelles Bridgestone finit par renoncer à la fermeture de l’entreprise, mais au prix de sacrifices douloureux pour les salariés, qui durent accepter une moitié environ de licenciements, des réductions de salaires entre 20 et 30% et un abandon de la plupart de leurs avantages sociaux. 40.000 millions d’investissements furent consentis, pris en charge en bonne part par la région des Pouilles.
Sept années plus tard, les salaires sont remontés au niveau qu’ils auraient atteint sans les sacrifices consentis, et l’entreprise réembauche. Un salarié italien, interrogé à propos de Béthune, s’en félicite et conseille charitablement à ses collègues français d’accepter les sacrifices nécessaires…

Un tabou généralisé et un oubli de la loi

Le 17 septembre dernier, le leader de la CGT était longuement interviewé sur une grande chaîne, pendant 15 minutes sur le sujet de Bridgestone. A aucun moment la journaliste, pourtant réputée, n’a évoqué l’échec de la proposition de la direction, faute pour l’accord de performance collective d’obtenir l’aval des syndicats, échec suivi par le vote des salariés à 60% opposé à cette proposition. Et pourtant l’accord prévoyait seulement que le temps de travail repassait à 35,5 heures, soit à peine plus que la durée légale. A aucun moment non plus la journaliste n’évoque le fait que le site français est le moins performant de tous les sites européens. Quant à l’Etat, la ministre déléguée reconnaît officiellement la validité des comptes de la direction d’où il ressort que la situation actuelle n’est pas viable. Et pourtant, le monde politique s’indigne à l’instar de la CGT, et la presse passe complètement à côté, comme s’il existait un tabou généralisé.
Et pourtant encore, le gouvernement Macron a modifié par l’ordonnance du 22 septembre 2017 l’article 1233-3 du Code du travail sur un point essentiel du licenciement économique, concernant la définition des difficultés économiques qui dorénavant ne doivent s’apprécier pour les entreprises faisant partie d’un groupe, qu’au niveau de ces entreprises « établies sur le territoire national ». Modification de la loi que la CGT ignore superbement – mais il n’y a personne pour le lui rappeler. Comme si le gouvernement lui-même avait honte de la loi qu’il avait fait voter. Au lieu de cela, on menace le groupe japonais en affirmant qu’on va lui montrer qu’« on ne quitte pas la France comme cela » et qu’on va le lui faire payer cher ! Verra-t-on jamais les choses en face ?

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