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Comment une mauvaise lecture de Jean Fourastié a conduit à l’erreur de la désindustrialisation

Par Claude Sicard,
le jeudi 16 avril 2020

La crise du coronavirus, comme toute crise, fait un effet de loupe. Elle nous montre, soudain, combien nous sommes dépendants de l’étranger : nos médicaments sont originaires, à plus de 90 % de la Chine ou de l’ Inde, nous ne fabriquons pas d’appareils respiratoires à poste fixe, comme le font les Allemands et les Suisses, alors que ces appareils sont tout à fait indispensables pour sauver de nombreuses vies, et nous devons recourir à des aéronefs russes pour aller chercher en Chine les masques dont ont absolument besoin pour se protéger tous les soignants dans nos hôpitaux. Cette crise va-t-elle changer notre modèle de développement ? Dans l’adresse qu’il a faite à la nation le 16 mars dernier, Emmanuel Macron nous dit : « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie, au fond, à d’autres, est une folie ». Et notre ministre de l’économie nous rappelle cette réalité : « Il n’y a pas de souveraineté politique sans souveraineté technologique ».

Article initialement publié sur le Figarovox/Tribune

Cette crise, donc, a fait faire à notre Président un virage à 18 0 degrés dans sa façon de voir l’organisation du monde. Dans son discours à Angers, le 31 mars, à l’occasion de la visite qu’il a rendue à l’entreprise Kolmi qui fabrique des masques, il nous a avertis : « Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant ». Avec la mondialisation, la France, bien plus encore que tous les autres pays développés, a vu fondre son secteur industriel ; il occupait à la fin des trente glorieuses plus de 6,5 millions de personnes et représentait 24 % de notre PIB. On en est, à présent, à 2,7 millions de personnes et notre secteur industriel ne contribue plus à la formation du PIB que pour 10,5 % seulement, alors que sa participation devrait s’élever à une vingtaine de pour cent, comme c’est le cas pour l’Allemagne ou la Suisse. L’ouverture des frontières a mis nos entreprises industrielles en concurrence avec les entreprises étrangères, et un très grand nombre d’entre elles n’ont pas résisté : les charges fiscales et les dispositions du droit du travail de notre pays les ont rendues non compétitives, notamment face aux productions asiatiques, et les pouvoirs publics n’ont pas réagi. Notre « secteur secondaire » s’est donc vu amputé de plus de la moitié de ses effectifs, et, ce, en deux ou trois décennies seulement !

Il faut en venir, alors, à la responsabilité de nos élites qui se sont fourvoyées en interprétant mal les résultats des travaux de ce fameux économiste français, Jean Fourastié, qui était devenu célèbre avec la publication en 1949 de son ouvrage « Le grand espoir du XXe siècle », un ouvrage qui eut un succès considérable. Il a enseigné à Sciences- Po et à l’ ENA, et beaucoup de ses élèves se sont trouvés aux commandes, dans notre pays, dans la période du dernier quart du XXe siècle , c’est-à-dire juste après les « Trente glorieuses », locution due, d’ailleurs, à Jean Fourastié, lui-même.

Nos élites ont retenu des enseignements de Fourastié que l’ économie des pays est constituée de trois secteurs d’activité :le secteur primaire, l’agriculture ,le secteur secondaire, l’industrie, et le secteur tertiaire, les services, et qu’il existe une loi qui veut que dans son évolution toute société passe, inéluctablement , du secteur primaire au secteur secondaire, puis du secteur secondaire au secteur tertiaire, en sorte qu’un pays moderne est une société « post industrielle » où toutes les activités relèvent du secteur tertiaire. Il s’agit, là, d’un schéma simplificateur où une confusion a été faite entre les emplois et les valeurs ajoutées. Et cette confusion est due au fait que Fourastié a adopté, imprudemment, la classification de Colin Clark qui se base, elle, sur la nature de la production, alors que sa classification, avec les mêmes termes, se base sur l’évolution de la productivité.

Pour Jean Fourastié, une économie s’articule bien en trois secteurs, mais ces secteurs sont caractérisés, chacun, par la façon dont évolue le progrès technique :

- Le secteur primaire, où le progrès technique est moyen : PTM (Progrès Technique Moyen) ;
- Le secteur secondaire, où le progrès technique est élevé : HPT (Haut Progrès Technique)
- Le secteur tertiaire, où le progrès technique est faible : PTF ( Progrès Technique Faible)

Pour Fourastié le problème de la productivité était fondamental. Il a expliqué, tout au cours de sa carrière, que le progrès technique domine l’histoire économique des pays : il en a conclu que « Le progrès technique modifie inlassablement les bases naturelles et les effets du travail ». Et, en 1949, il a créé le « Comité provisoire de la productivité » pour inciter nos entreprises à tirer parti, du mieux possible, des progrès pouvant être apportés par les technologies modernes.

Nos dirigeants ont donc cru bon de laisser fondre notre secteur industriel, se réjouissant en somme de voir la France accéder aussi rapidement au rang de nation moderne, une société donc « post industrielle » constituée uniquement de services. Ce fut une erreur fatale, et on ne l’a jamais suffisamment dit. Dans cette vision du monde, on considérait que les pays développés seraient indéfiniment les seuls détenteurs des savoirs, laissant aux pays en voie de développement le soin de produire, d’une façon besogneuse, tous les produits manufacturés dont nous aurions besoin. En somme, nous leur vendrions nos technologies et avec le produit de ces ventes nous leur achèterions leurs productions.

Malheureusement, les choses ne se sont pas passées ainsi : les Chinois, les Indiens…. ont exigé des transferts de technologie de la part de nos grandes entreprises, et, ayant pris le soin d’ envoyer leurs meilleurs étudiants se former dans les plus grandes universités américaines, ils en sont venus à posséder, à leur tour, tous les savoirs modernes, au point que la Chine est le pays qui, aujourd’hui, dépose le plus de brevets dans le monde, bien plus que les Etats-Unis.

Jean Louis Harouel, dans son excellent ouvrage « Productivité et richesse des nations », paru chez Gallimard en 2005, nous dit : « On confond puissance d’un secteur économique et nombre d’emplois dans ce secteur. Le fait qu’il y ait moins d’emplois dans l’industrie ne veut pas dire que la France se désindustrialise ». La France qui a laissé fondre son tissu industriel est à présent le pays européen le plus désindustrialisé, la Grèce mise à part. Ce que n’ont pas vu pendant très longtemps nos élites c’est que l’industrie, précisément, est le secteur où la productivité progresse le plus rapidement. On peut le voir par exemple avec la robotisation extraordinairement importante qui s’est opérée dans l’industrie automobile, où ce sont des robots qui assemblent les carrosseries, les hommes surveillant simplement leur travail.

Nos dirigeants, faute d’avoir saisi la portée du message de Jean Fourastié, ont donc laissé filer le secteur de notre économie où le progrès technique est le plus rapide, pour s’axer sur celui où il est le plus faible. Le niveau de richesse de notre pays en a, par conséquent, pâti : nous sommes en Europe, aujourd’hui, en onzième position seulement en matière de PIB/capita, et la Suisse qui est le pays où la production industrielle par habitant est la plus élevée a le PIB/capita le plus important de tous les pays européens ( le Luxembourg mis à part).L’intérêt de l’industrie se voit dans la corrélation que l’on peut établir entre la production industrielle des pays, lorsqu’on la calcule per capita, et le PIB/tête de ces pays. Cette corrélation montre que la production industrielle est la variable explicative clé pour engendrer de la richesse dans les pays.

Il va donc falloir tenter de réindustrialiser quelque peu notre pays. Cette relocalisation des activités a déjà commencé, d’ailleurs, et entre 2014 et 2018 les pouvoirs publics ont recensé 98 cas. On cite notamment celui de Lucibel, le spécialiste des lampes LED qui a rapatrié en Normandie sa production qui se faisait à Shenzhen, les chaussettes Olympia qui sont revenues dans les Vosges, les chocolats Terry’s qui étaient allés s’expatrier en Pologne, etc….

Pour réindustrialiser la France, il va falloir nous dégager des réglementations paralysantes de la Commission économique européenne, et obtenir des autorités de Bruxelles qu’ elles veuillent bien consentir, vue la situation sinistrée dans laquelle se trouve notre pays ,que l’on crée des zones franches où les entreprises bénéficieraient de conditions fiscales exceptionnellement avantageuses,, et que l’ Etat soit autorisé à soutenir ses entreprises industrielles, voire investir lui-même lorsqu’il n’y a pas d’acteurs .

Il faut rappeler que la France, outre le fait d’être le pays de l’ Union Européenne où la production industrielle est la plus faible par rapport au PIB, est aussi, mais cela n’en est que la conséquence, le pays où les prélèvements obligatoires sont les plus élevés de tous les pays développés .Les autorités de Bruxelles qui réclament avec insistance que nos budgets nationaux cessent d’être déficitaires n’ont pas saisi que nos dépenses publiques sont dues, pour une très large part, à nos dépenses sociales, des dépenses beaucoup plus importantes que partout ailleurs, précisément en raison de l’obligation de pallier aux effets d’appauvrissement de la population résultant de la très forte désindustrialisation du pays. La France a un très fort secteur tertiaire, avec un très grand nombre de fonctionnaires, mais il s’agit d’un secteur où, précisément, les progrès de productivité sont les plus faibles. Le secteur des services, d’ailleurs, n’a pas à se relocaliser, car l’extension des sociétés se fait, dans ce cas, d’une façon que les économistes qualifient de « multi-locale », c’est-à-dire par la multiplication d’établissements à l’étranger. Cela se voit dans toutes les activités du tertiaire : restauration collective, location de voitures, cliniques pour les soins de santé, villages de vacances qui se multiplient, comme le fait le Club Med, dans de nombreux pays exotiques, etc…

Il est désolant que nos élites n’aient pas su interpréter le message de Jean Fourastié. Elles ont également négligé l’autre partie de son message, à caractère plus philosophique cette fois. Sur la fin de sa vie, Fourastié, en effet, s’est élevé contre « une consommation qui ne serait que matérielle, sans action intellectuelle, sans effet de promotion à l’échelle des valeurs de la vie ».Il déplorait que « le temps passé à consommer soit pris sur le temps de vivre ».

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4 réactions :

  • 1. Par DELTOMBE, le jeudi 16 avril 2020 (11:15)
    Il n’y aura pas de relocalisation industrielle sans abrogation de l’URSSAF .

    Il n’y aura pas de relocalisation industrielle sans abrogation de l’URSSAF . Explication :
    https://www.contrepoints.org/2018/10/10/327118-quest-ce-que-le-rsi-deux-catastrophes-trois-problemes-une-solution

  • 2. Par Clairvaux, le jeudi 16 avril 2020 (11:27)
    Les services sont bourrés de technologie

    Dire que le progrès technique est faible dans le secteur tertiaire, c’était sans doute vrai en 1949, mais ça ne l’est plus du tout en 2020. Aujourd’hui, services est synonyme de technologie numérique (j’exclus bien sûr la fonction publique, perpétuellement en retard sur ce point).

    Cela ne veut pas dire que l’industrie ne soit pas nécessaire. Mais il y a une tendance à voir le monde d’aujourd’hui au travers des lunettes d’hier. Lunettes rouge vif, fournies par la CGT. Mines, sidérurgie et fumée. Tous secteurs tenus d’une main de fer par le parti communiste, et donc c’était bien.

    En revanche, les services échappent aux syndicats, et il y a des gens qui n’aiment pas ça.

    Une autre observation qu’il faut faire, c’est que la séparation entre les services et tout le reste est désormais floue. Le service, désormais, c’est le service plus l’industrie, le service plus l’agriculture, etc.

    En fait, l’industrie ou l’agriculture sans le service, ça ne marche plus, c’est l’économie de papa.

  • 3. Par zelectron, le jeudi 16 avril 2020 (12:09)
    Je ne comprend toujours pas pourquoi vous ne fustigez pas le trop plein de fonctionnaires

    Le budget moyen d’un fonctionnaire permettrait de rémunérer 2 à 3 personnes issues de la société civile : démontrez moi que cette assertion est fausse.
    https://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/dessous-chiffres/2019/01/29/29006-20190129ARTFIG00167-la-constante-progression-du-nombre-de-fonctionnaires-depuis-1981.php : De Mitterrand à Hollande, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 40%
    Le coût moyen pour la nation d’un fonctionnaire (en surnombre) pour l’ensemble de sa carrière est de 3,65 millions d’€ ; un million d’entre eux coûte 3 650 000 x 1 000 000 = 3 650 000 000 000 donc trois mille six cent cinquante milliards d’€ (2 millions coûtent 7 300 milliards (de trop à la nation)
    Les peurs des grèves, des syndicats, des sabotages et autres avanies empêchent toute réforme ?
    Rappelons nous qu’en 1980 il y avait 3,7 millions agents du service public et que la machine de l’état tournait cahin-caha comme aujourd’hui malgré la puissance informatique gigantesque qui a été installée depuis dans l’administration, n’oublions pas internet (qui a remplacé les cocottes en papier) ! Il y a probablement des pertes très légères de résultats à propos du travail de certains ce qui entraine une perte globale d’efficacité inouïe ? (je ne vois pas d’autre explication)

  • 4. Par zelectron, le jeudi 16 avril 2020 (12:20)
    l’utilité de certains services reste à démontrer

    @Clairvaux,
    Le service sans agriculture, ni industrie, devient parasitaire et meurt !
    Les services se gavent sur le dos de ce qui reste de l’agriculture et de l’industrie, surtout quand ils sont obligatoires (sans pouvoir y échapper) . . .

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