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Sens de l’effort
ou sens des responsabilités ?

Par Yves Buchsenschutz,
le vendredi 18 janvier 2019

Notre président, dans un discours public et donc largement susceptible d’être repris, a recommandé de pratiquer l’exercice de l’effort. Très résumé, son message signifiait que « sans effort, on n’obtient pas de résultat » et s’adressait, au moins indirectement, à ceux qui se plaignent d’être dans des situations, en particulier économiques, pour le moins délicates.

Même si l’on ne rencontre quasiment jamais de gens satisfaits de leur sort - connaissez-vous beaucoup de personnes qui se rangent délibérément dans la catégorie des riches ? à part votre voisin, que vous avez vous-même désigné par… jalousie ? [1] - personne ne contestera qu’il n’est pas facile de vivre avec 1.000 € par mois. C’est en fait surtout insatisfaisant. Si cette situation néanmoins est fréquente – elle ne concerne en France (à 60% du taux médian, beaucoup dépend en la matière de la définition) que 14,2% de la population en 2018, pour une fois parmi les meilleurs élèves de la classe européenne : seules la Finlande et la Hollande font mieux. Il me semble que le problème va plus loin que l’effort et qu’en fait il faut se tourner vers la responsabilité, laquelle semble être définitivement écartée par les gilets jaunes comme en parallèle par les insoumis, voire par l’État.
Le premier point important est que la société ou la collectivité, laquelle est l’eau dans laquelle nous baignons comme un poisson rouge dans son bocal, ne s’est jamais engagée à rémunérer des efforts. Elle rémunère, en fait, des résultats.
Ce n’est pas parce qu’il faut en général fournir des efforts pour obtenir des résultats que l’un remplace l’autre. Vous ne payez pas le pain de votre boulanger parce qu’il s’est levé à 5 heures du matin, mais parce que son pain est bon et à un prix correct par rapport à ses concurrents. Et si le plus souvent l’effort apporte des résultats, ce ne sont pas toujours ceux qui sont demandés et –a contrario - certains ont parfois la chance ou la vision d’obtenir des résultats avec peu d’effort. Par exemple, ils gagnent à la loterie, ou bien ils circulent dans Paris à moto quand la majorité se démène encore en voiture dans les encombrements. Chacun d’entre nous se doit, ou se devrait, de réfléchir 2 minutes avant de choisir une route sans issue : combien a-t-on formé de sociologues autrefois, ou d’écologistes aujourd’hui, qui vont se retrouver sur des voies encombrées de milliers de concurrents, alors que la vente par exemple (mais c’est moins gratifiant et plus stressant) cherche des candidats et que de nombreux postes restent à pourvoir dans bien des filières. Le déclin de l’industrie en France a aussi comme raison que les Français de 2018 répugnent à se salir les mains et préfèrent les jobs de cols blancs. Quelle est la part de responsabilité d’un chômeur qui n’a pas imaginé de devenir soudeur, profession très bien payée et en manque cruel d’effectif ?

Une fois une voie choisie, et si l’on veut s’y réaliser tant socialement qu’économiquement, il faudra se préoccuper de se positionner correctement dans sa filière. Et cela non plus ne se fera pas tout seul. Cela demandera de nouveau des efforts, des initiatives, des choix, des prises de risque… On observera que de nouveau la collectivité va rémunérer certains paramètres mieux que d’autres : les risques et surtout la rareté. Ce qui fait la valeur de Mbapé, c’est sa rareté. Il est, à date, incomparable, et quand il s’organise des enchères, les propositions des clubs grimpent à des sommets que personne ne semble contester. On pense souvent que c’est la prise de risque qui justifie la rémunération. C’est en partie vrai mais c’est surtout parce que les gens prêts à prendre des risques sont rares, c’est ce qui fait confondre les deux notions… Curieusement, tout le monde semble penser qu’il est capable de faire ce que Monsieur Ghosn ou Monsieur Bill Gates ont fait. C’est pourtant très exactement du même ordre que ce que fait un champion de foot, mais dans un domaine différent. (Les éventuelles infractions légales écartées, bien entendu.)
Tout ceci pour conclure sur un premier point : chacun d’entre nous est responsable en très large partie de son destin et de la situation dans laquelle il se trouve. Le seul facteur sur lequel la société puisse influer dans ce parcours, est l’égalité des chances, qui est en réalité celle qui est [2] inscrite dans la Constitution. C’est bien entendu impossible à complètement réaliser, du fait de la diversité des gens et des situations, mais on pourrait s’en approcher davantage : c’est le sens des concours dans l’administration, des promotions au mérite, etc. Remplacer le mérite par l’ancienneté ou le piston, c’est la même chose : tordre le système à son profit. De même, abandonner la sélection à l’université c’est dévaloriser en fin de compte des diplômes et des formations qui ne vaudront plus rien à la sortie, sauf une immense frustration. Nos exigences d’ouverture sans condition de tout à tous sont parfaitement irresponsables, tant de la part de ceux qui les demandent (les étudiants) que de ceux qui les acceptent (les professeurs et l’Éducation nationale), ainsi que de nous-mêmes, citoyens, comme de l’État. Nous savons tous très bien que la vie remettra le plus souvent les choses à leur vraie place et valeur.

Le deuxième point nous ramène à Max Weber : ce dernier a, entre autres, distingué deux types d’attitude devant une situation : l’éthique de situation et l’éthique de responsabilité [3]. La première privilégie l’émotion et l’immédiat, la seconde l’analyse et les conséquences globales et ultimes. Et elles sont en contradiction, qu’on le veuille ou non. L’ensemble de l’édifice de création collective de richesse repose d’abord sur l’éthique de responsabilité, la compassion, et l’égalité des résultats repose, elle, d’abord sur l’éthique de situation. Elles coexistent cahin-caha, mais l’équilibre est fragile et être trop responsable amène à éliminer la solidarité, comme être trop émotif et compassionnel amène à gripper la machine économique. Dans tous les cas, chacun doit choisir son camp ou doser son équilibre, mais doit l’assumer : la position des « gilets jaunes » qui demandent plus d’aides ou de pouvoir d’achat mais moins d’État et moins d’impôts, revient à appuyer simultanément sur l’accélérateur et sur le frein d’une voiture : cela produit de la chaleur ! Il est évident que les 15 milliards d’€ de casse et de distributions d’avantages divers, vont retomber en pluie fine dans nos impôts. (environ 240 € par habitant).
Accessoirement, après avoir détruit son industrie et en parallèle une bonne partie de son agriculture, la France est en train de détruire sa distribution. (9 samedis « chômés » d’affilée en période de fin d’année et de soldes). Il restera peut-être une administration mais plus personne capable de la payer.

La clé du problème est en fait de prendre une position, rationnellement raisonnable, et d’en assumer les conséquences et la responsabilité.

À date, les gilets jaunes ont choisi comme comportement systématique l’irresponsabilité totale : entre 90.000 et 300.000 personnes bloquent l’activité d’un pays de 66 millions d’habitants. Les revendications exprimées sont totalement disparates, voire incongrues (le RIC est possible dans la loi actuelle, même si ses modalités pourraient être aménagées : pourquoi ne s’en sert-on pas ?). On s’appuie sur des sondages favorables à la contestation de l’État mais certainement pas aux violences qui les accompagnent (pourtant ce ne sont pas les casseurs mais bien des gilets jaunes qui ont saccagé les locaux ou agressé les 40 députés LRem, et les mêmes qui ont allumé des feux tout le long de leur parcours à Bourges samedi, ou un peu partout). Sans manifestations erratiques, pas de casseurs. Je ne pense pas que la première victime de cette saga ait été une forceuse de barrage ; elle est décédée en voulant barrer une voie de circulation à un véhicule, dont la conductrice a été la partenaire malheureuse. Si les gilets avaient subi chez eux le dixième de ce qu’ils ont infligé à leurs concitoyens depuis 2 mois, il y a longtemps qu’ils auraient arrêté, mais l’incognito cache l’irresponsabilité. Concernant la fiscalité, il est fort possible de remettre l’ouvrage sur le métier : mais alors, outre l’ISF dans son principe, il faut aussi repenser son assiette. On pourrait le faire commencer à 100.000 € de « fortune » (c’est presque 5 ans de revenus pour certains !) L’IRPP n’est payé que par 45% des Français, or, seuls 14% sont déclarés pauvres : pourquoi 86% des citoyens normaux ne contribuent-ils pas aux dépenses communes ? [4] Cela ne les encourage certainement pas à être responsables ou à assumer les conséquences de leurs demandes et de leurs actes. Une fois de plus, une idée généreuse se transforme en mouvement terroriste : je décide dans mon coin ce qui est bon pour tout le monde et je tente de l’obtenir par la violence ! (Il est vrai que la liste est déjà longue, Greenpeace ou les Vegan en tête, pour ne citer que ceux-là.)

Côté gouvernement, on se demande parfois s’il y a un pilote dans l’avion, dans tous les cas il est clair que le nôtre a une lourde responsabilité dans la situation actuelle. Élu pour réformer ou pour échapper à l’ex-Front National, il aurait dû slalomer entre les nécessités et les difficultés en s’assurant, pas à pas, qu’il était suivi. Oui à la réforme SNCF, encore faudrait-il l’appliquer dans son esprit et pas seulement sauver la face, oui à celle du travail, quoique bien timide, oui même à la punition des retraités puisque partis trop tôt de fait à la retraite, mais pourquoi la vitesse de 80 km/h et les radars, pourquoi la retenue à la source ? (laquelle n’a pas encore porté toutes ses conséquences…) Pourquoi la taxe d’habitation dont l’abattement Macron est parfois inférieur à l’abattement antérieur pour les personnes non imposables à l’IRPP ? Pourquoi les préservatifs du SIDA remboursés, pourquoi 50.000 € par loup et par an, pourquoi 50.000 € par enfant immigré isolé (2 fois le revenu d’un smicard !) pourquoi les suppressions systématiques des restes-à-charge qui sont les seuls freins à des dépenses incontrôlables ? Je ne conteste par principe aucune de ces décisions (quoique), mais leur déversement incontrôlé dans un vase qui débordait déjà. Les dépenses de l’État et ses interventions, semblent s’épanouir comme un feu d’artifice ! L’État continue à gonfler comme une baudruche incompressible et n’arrive même pas à se stabiliser, quels que soient les artifices employés. Plus personne n’est capable de déchiffrer le sens de son action, sauf à tenter de sauver son existence au jour le jour.

Quant aux 66 millions de Français, les autres, qu’en pensent-ils ? Il semble exister plusieurs tendances contradictoires : d’un côté, enfin cela craque et les gilets jaunes font le travail ; d’un autre, oui mais le pays est à feu et à sang et l’on ne pourra bientôt plus y vivre, ce qui est déjà vrai le samedi ; de plus il y a déjà eu 11 morts et 94 blessés graves ! (pour mémoire, 1 seul en 1968), enfin, comment et qui va payer cette addition qui s’allonge chaque semaine ? Le reste de la France est aussi irresponsable que les acteurs principaux ; il attend.

Le problème est en fait plus grave que cela. J’aimerais faire référence à un livre paru récemment en français sous la plume de Steven Pinker [5] « La part d’ange en nous », histoire de la violence et de son déclin, préfacé par Matthieu RICARD. Le livre décrit comment la violence a régné sur toute notre histoire, en particulier parce que le règlement des conflits était géré directement entre les individus. L’apparition d’une société apaisée (taux d’homicide pour 100.000 habitants passé de 100 en 1650 en Europe à 1 aujourd’hui) est essentiellement dû à l’apparition et l’intermédiation de l’État-Léviathan vers qui désormais les parties se tournent pour arbitrage au lieu de s’entretuer directement, ce qui va bien finir par arriver si les 90.000 continuent à empoisonner la vie des 66 millions. Encore faut-il que les parties reconnaissent à l’État sa qualité d’arbitre « impartial ». La question qui se pose aujourd’hui est celle de sa crédibilité à défaut de sa légitimité.

Que vienne le temps où chacun reconnaîtra et assumera sa responsabilité !

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[1Le seuil de pauvreté mondial a été rehaussé cette année à 1,90$ par jour, ce qui fait beaucoup moins que 1.000 € par mois dans des économies, certes différentes

[2Max Weber in « Le Savant et le Politique »

[3Les solutions du type : « augmentez mes aides et baissez les impôts » voire « faites payer les autres » devraient être bannies par principe.

[4Certains pays européens commencent à faire payer l’IRPP à partir d’un seuil bien plus bas que la France (environ 3.500 € par an en Autriche, 5.500 € au Danemark) contre 9.700 € en France) et le nombre de Français payant l’IRPP a baissé de 10% dans les dix dernières années : on revient en arrière ?

[5Professeur à Harvard, désigné comme l’une des 100 personnes les plus influentes au monde en 2004.

1 réactions :

  • 1. Par zelectron, le vendredi 18 janvier 2019 (21:59)
    Casuistique !

    Macron : responsable mais pas coupable

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