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L’épidémie va réveiller la fracture sociale, que va faire Emmanuel Macron ?

Par Bertrand Nouel,
le lundi 13 avril 2020

Voici que tout d’un coup les Français découvrent que les plus indispensables d’entre eux sont ceux que l’on désigne sous le nom de « premiers de tranchée ». Ils sont les travailleurs prioritaires, ceux dont on ne peut pas se passer et qui sont obligés de travailler, souvent dans des conditions dangereuses et risquées : les personnels de santé en premier lieu, mais aussi les policiers, pompiers, militaires, fournisseurs de biens essentiels comme l’eau et l’électricité, agriculteurs et éleveurs, transporteurs, routiers, livreurs, acteurs du secteur de l’alimentation, caissières… Sauf pour certains qui ont tendance à abuser du « droit de retrait » comme le rappelle le gouvernement, ils travaillent sans rechigner, et font taire les revendications qu’ils brandissaient juste avant l’apparition du virus.

On remercie chaudement ces premiers de tranchée, à l’instar des personnels de santé que la rue applaudit tous les soirs à 20 heures. Il n’est pas sûr qu’ils se contenteront d’applaudissements le moment venu du retour à la normale, à supposer qu’il ait lieu. On est même sûr du contraire, c’est évident pour le secteur de la santé. Il est fort à craindre que le phénomène soit général, qu’il se propage comme le virus qui a provisoirement fait taire les revendications. Ainsi s’exprimait récemment un internaute :« Ma chère Muriel [Pénicaud, NDLR], je n’irai pas au turbin, sur les chantiers, pour que vous et vos amis gardent le confort qu’ils croient dû à leur rang. »

Quelle fracture sociale ?

Phrase qui évoque bien plus qu’une revendication : la conscience d’une fracture. On pense alors aux politologues et économistes qui sonnent avec raison la cloche. Deux exemples : Charles Gave et Jérôme Sainte-Marie. Le premier, économiste partageant son temps entre la France et l’Asie du Sud-Est, se fait entendre depuis deux ans dans les médias sur le thème des Gilets jaunes. S’autorisant à tort ou à raison des travaux du géographe du siècle dernier Christophe Guilly, il explique qu’il n’y a pas lieu de s’étonner de voir surgir cette révolte de la France profonde. Selon lui, les Français se divisent en trois groupes sociaux : les habitants du centre des métropoles, Paris en premier lieu, ce sont évidemment les bourgeois riches, électeurs de Macron, qu’il appelle bobos, ensuite les habitants des couronnes autour des métropoles, ce sont les « serviteurs » des premiers, pour lesquels toute résidence dans le centre de la métropole est inenvisageable en raison des prix de l’immobilier. Ces serviteurs sont lourdement subventionnés par les bobos du centre afin qu’ils puissent remplir leur mission auprès d’eux. Enfin, le reste des Français sont les laissés pour compte de la République, les habitués des petits jobs et les agriculteurs, gros travailleurs pour des salaires de misère. Ils sont aussi ceux qui voient les services publics déserter leurs territoires, y compris les transports en commun, et qui ont un besoin vital de leur véhicule personnel. Rien d’étonnant à ce que l’augmentation des carburants ait déclenché leur colère.

Jérôme Sainte-Marie est un politologue, enseignant et président d’un institut de sondage. Il est auteur du récent ouvrage « Bloc contre bloc, la dynamique du macronisme », dans lequel il oppose le « bloc élitaire » (la bourgeoisie au pouvoir) au « bloc populaire » (les travailleurs pauvres, troupes des manifestations des Gilets jaunes). Il voit se révéler une opposition politique (Macron contre Le Pen) qui est la traduction de l’opposition sociale entre ces deux blocs, ce qu’il estime constituer un grand danger et une grande source de violence, quel que soit le vainqueur de 2022.

Charles Gave et Jérôme Sainte-Marie se retrouvent manifestement dans leur analyse de la fracture de la société française, qui a cessé d’être la fracture marxiste traditionnelle. Charles Gave est extrêmement critique des « bobos » dont la compétence en matière économique ne fonctionne qu’au service de leurs intérêts égoïstes de caste, qui réunit les gagnants de la mondialisation en face des laissés pour compte que sont les perdants de cette mondialisation.

Emmanuel Macron a vu le danger, quelle sera sa réponse ?

Il est clair que l’apparente union nationale répondant aux nécessités de la lutte sanitaire n’est qu’une parenthèse temporaire, et que « l’après » verra resurgir les oppositions de « l’avant », avec des risques politiques d’autant plus grands que cet après se déroulera dans un environnement économique bouleversé, peut-être catastrophique, marqué par un appauvrissement généralisé et une forte augmentation du chômage.

La dernière intervention télévisée d’Emmanuel Macron a pu surprendre, dans la mesure du déluge de remerciements à l’égard des « premiers de tranchée ». Un écho de la déclaration du député LREM de Gironde : « Ne bâtissons pas une politique de cols blancs avec des classes supérieures confinées et des ouvriers contraints de monter au front ». « Pour que vous et vos amis puissent garder le confort qu’ils croient dû à leur rang », disait l’internaute cité plus haut…

Le Président voit le danger. 2022 se rapproche et il sait qu’il va devoir imprimer une direction nouvelle à sa politique, entre le rétablissement de l’économie, un contexte financier épouvantable, les exigences de lutte climatique et l’obligation de ne pas s’aliéner le « bloc populaire », qui n’est absolument pas prêt à faire les frais de la réparation des dégâts causés par l’épidémie – pas plus que de ceux causés par les atteintes au climat. Lors des grandes crises, on sait que les riches s’en sortent toujours mieux que les pauvres. Cette fois, ça ne passera pas.

Le Président réfléchit, nous dit-on. Il s’est même exprimé assez clairement le 12 mars dernier : « Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre Etat-providence, ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe. Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie au fond à d’autres est une folie. Nous devons en reprendre le contrôle, construire plus encore que nous ne le faisons déjà une France, une Europe souveraine, une France et une Europe qui tiennent fermement leur destin en main. Les prochaines semaines et les prochains mois nécessiteront des décisions de rupture en ce sens. »

En trois mots : Etat-providence, service public [1] et relocalisation.

Ne rêvons pas

Ici et là on entend crier gare à l’interventionnisme et au dirigisme - jusqu’à Jean Tirole. On veut bien en effet des restrictions à la liberté, mais elles doivent cesser quand on sera sorti de l’ornière épidémique. Et même, on voudrait bien que les assouplissements au droit du travail prévus par les récentes ordonnances (35 heures, congés obligatoires…) puissent devenir pérennes !

Ne rêvons pas. Emmanuel Macron n’a jamais été un libéral, mais un interventionniste autoritaire dans le cadre d’une économie de marché européenne et mondialisée (« en même temps »). Il a biaisé avec les Gilets jaunes, mais ne recommencera pas. Le Président des riches doit retourner sa casaque. Ce n’est évidemment pas au moment où il doit faire preuve de sa faculté de sortir d’une énorme crise et de sauver l’Etat-Providence qu’il va s’en remettre au marché et renoncer à son penchant pour l’interventionnisme. Il a bien parlé de « rupture » dans son discours, et les objectifs qu’il a indiqué poursuivre sont évidemment de ceux dont la réalisation suppose un Etat fort.

Les entreprises, il va tout faire pour qu’elles ne disparaissent pas – difficile de le lui reprocher, quand même. Il laisse faire Bruno Le Maire, qui se débrouille bien, comme un fer qu’il garde au feu pendant la période critique. Après, on verra bien, et il tient par la barbichette les patrons qui lui devront tant. Entend-on le Medef [2] ? Les circonstances exceptionnelles excuseront les mesures exceptionnelles. Peut-être le retour de l’ISF ?

Ce ne sera pas de la bonne économie. C’est de la politique, 2022, c’est demain.

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[1Au sens « essentiel », c’est-à-dire fonctionnel du terme, non pas administratif (les boulangeries sont des services publics). Il y a là une occasion à saisir de rajeunir les concepts !

[2Dernière minute : Oui, on entend le Medef, dont le président vient de proposer de travailler davantage. Résultat immédiat, sur Huffington post, 500 commentaires haineux, grossiers, injurieux et menaçants. Croyez-vous qu’Emmanuel Macron soit disposé à suivre les conseils du Medef ?

1 réactions :

  • 1. Par YVES BUCHSENSCHUTZ, le lundi 13 avril 2020 (14:58)
    Les gagnants et les perdants

    Je m’interroge sur cette classification abrupte. il est vrai que ce sont plutôt les classes populaires qui ont plutôt perdu leur job que les "élites", mais tout le monde a profité du tee shirt à 10 € dont le prix de revient a baissé du fait d’une main d’oeuvre sous-payée relativement en Chine ou au Vietnam. On va voir !

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