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Ce que coûte à la France sa politique de lutte contre les inégalités

Par Claude Sicard,
le dimanche 6 octobre 2019

Les prélèvements obligatoires sont extrêmement élevés en France, et notre pays est aujourd’hui celui où la fiscalité est la plus lourde en Europe. De toutes parts on somme le gouvernement de réduire les dépenses publiques, et les candidats aux dernières élections présidentielles n’ont d’ailleurs pas manqué, chacun, d’inscrire dans leur programme des économies substantielles à réaliser au cours de leur quinquennat. Nous allons voir que ces dépenses résultent, d’une manière plus ou moins implicite, d’une politique de lutte contre les inégalités. Certes, il y a des gaspillages, mais il n’empêche que notre pays depuis la fin des trente glorieuses s’épuise à lutter contre les inégalités, consacrant à cette politique de juste répartition des revenus des moyens considérables. Il serait temps de l’expliquer aux Français.

La répartition des revenus en France

Le capitalisme est, nous dit le fameux économiste français Thomas Piketty, dans son ouvrage « Le capital au XXIe siècle », un système qui, s’il n’est pas régulé, engendre des inégalités grandissantes. Piketty nie la thèse de Kuznets qui disait que le développement économique s’accompagne mécaniquement d’une baisse des inégalités de revenus. Sur son blog, en avril 2017, il nous disait : « Selon une légende tenace, la France serait un pays profondément égalitaire : ce grand mythe national de l’exception égalitaire française est très exagéré ».

Qu’en est-il donc, exactement, des inégalités dans notre pays ? Thomas Piketty soutient qu’elles vont en se creusant. Il écrit : « Entre 1983 et 2015, le revenu moyen des 1% des Français les plus riches a progressé de 100 % contre 25 % seulement pour le reste de la population » Et dans tous les pays capitalistes, aussi, nous dit-il, les inégalités s’accroissent. Beaucoup d’observateurs qui s’inscrivent dans la même ligne politique que lui qui est l’économiste français le plus connu aujourd’hui dans le monde de par ses travaux sur le capitalisme et les inégalités, vont dans le même sens. Ainsi, par exemple, Julie Godin, chercheuse au CETRI, une ONG spécialisée dans les relations Nord/Sud, nous dit : « Les inégalités font système : leur histoire colle à celle du capitalisme ».Et le grand quotidien américain, le New York Times, dans son édition du 24 Août 2018,nous dit : « Le capitalisme se suicide à petit feu depuis 40 ans :il ne sert plus que les intérêts des actionnaires ».La thèse est que le capitalisme crée naturellement de grandes inégalités dans les sociétés.

Il faut donc voir, tout d’abord, ce qu’il en est réellement des inégalités en France. Elles se mesurent par ce que les économistes appellent « l’indice de Gini ».C’est l’indice le plus fiable actuellement pour mesurer les inégalités dans les pays et suivre leur évolution dans le temps. Cet indice va de zéro à un, et plus il est proche de 1, plus sont grandes les inégalités. Actuellement, les pays les plus inégalitaires dans le monde ont des indices de l’ordre de 0,6, et les pays les plus égalitaires sont à des indices de l’ordre de 0,25 ou 0,26. Le Brésil, par exemple, en est à 0,52, mais son indice de Gini se situait à 0,63 en 1988. Parmi les pays très égalitaires il y a la Suède et la Norvège, avec respectivement les indices 0,26 et 0,25. La France, quant à elle, se situe à l’indice à 0,29.

Il est intéressant de voir comment un certain nombre de pays comparables à la France ont évolué. C’est ce que montre le tableau suivant,

Années 1984,1985Années 2015,2016
Etats-Unis 0,34 0, 41
Allemagne 0 ,25 0,32
Italie 0,31 0,35
Grande Bretagne 0,30 0,35
Norvège 0,23 0,25
France 0,30 0,29

On voit que dans ces différents pays, au cours de ces trente cinq dernières années, les inégalités de revenus ont eu plutôt tendance à s’accroître. Mais tel n’a pas été le cas de la France où l’indice de Gini est resté constant, avec certes des oscillations autour de cette valeur : il s’agit d’un pays où, nous allons le voir, les pouvoirs publics se sont attachés, plus qu’ailleurs, à lutter avec ardeur contre les inégalités de revenus. Ces efforts ne sont pas toujours reconnus comme il conviendrait par les classes populaires, comme l’a montré en novembre dernier la jacquerie des gilets jaunes. L’économiste Nicolas Bouzou, dans l’hebdomadaire l’Express du 29 novembre 2018, nous dit :« Les gilets jaunes sont les nouveaux prolétaires prêts à entrer en guerre contre la domination des hyper riches ». Leurs revendications portent avant tout sur la réduction des inégalités sociales, et ils réclament pour cela que l’on taxe les riches bien plus sévèrement que cela ne se fait actuellement.

Il faut donc voir comment la France a lutté au cours de cette période contre les inégalités, et à quel prix ces résultats ont été obtenus.

Le coût de la lutte contre les inégalités

La correction des inégalités de revenus se fait par la fiscalité, ce que les économistes appellent « les prélèvements obligatoires » (PO).Ceux- ci n’ont cessé de croître, en France, d’année en année. On est passé de 30,0 % du PIB, en 1960, à 43,0 % en 2000, pour en venir, à présent, à 47,6 % du PIB. Ce taux est exceptionnellement élevé puisque la moyenne des pays de l’OCDE se situe à seulement 24,1 %.Ces prélèvements obligatoires excessifs étouffent le pays et obèrent la compétitivité des entreprises car la fiscalité élevée française pèse aussi sur l’appareil productif du pays.
Le graphique ci-dessous montre la corrélation que l’on constate, statistiquement, entre l’importance des PO et la façon dont se réduisent les inégalités dans les pays :

PO / PIB et indice de gini

On voit sur ce graphique ce que coûte à notre pays sa lutte contre les inégalités. Cette approche permet, mieux que toute autre, de chiffrer le montant des gaspillages : il s’agit sur ce graphique de l’écart existant entre la position de la France sur le graphique et la droite de corrélation. Aller au-delà, c’est augmenter le coefficient de Gini, c’est-à-dire consentir a davantage d’inégalités.

La redistribution se fait, elle, par le canal des dépenses publiques, parmi lesquelles figurent en très bonne place les dépenses sociales. Elles n‘ont pas cessé de croître, et elles ont atteints depuis déjà un bon nombre d’années des niveaux, en proportion du PIB, très supérieurs à ceux de tous les autres pays : 56,4%, par exemple en 2017, alors que la moyenne des pays de l’ UE est à 47,0%.

Dépenses publiques en % du PIB
(milliards €)
1980 451 34,6 %
2000 904 51,0%
2010 1099 55,0 %
2017 1292 56,4 %

Aux Etats–Unis, elles se situent à 37,0 % seulement. Depuis 1975 les dépenses publiques sont plus élevées que les PO, et le budget annuel de la France est donc régulièrement en déficit, en sorte que l’Etat doit recourir systématiquement à des emprunts. Aussi la dette publique n’a –t- elle pas cessé d’augmenter, d’année en année, comme le montre le tableau suivant :

Dette publique en % du PIB
1980 22 %
1990 33 %
1997 60 %
2010 80 %
2019 100 %

L’endettement du pays est devenu très élevé, atteignant maintenant le niveau du PIB, un niveau qui est considéré comme critique par les économistes.

La raison pour laquelle les dépenses publiques se sont aussi rapidement accrues tient à la croissance spectaculaire des dépenses sociales qui sont bien plus élevées dans notre pays que partout ailleurs. Elles représentent, aujourd’hui, 58,8 % des dépenses publiques. Pour se rendre compte de la part anormalement élevée de ces dépenses dans notre pays, il faut s’en référer aux PIB des pays. C’est ce que montre le tableau suivant :

Dépenses sociales en % du PIB
France 31.5 %
Allemagne 25,3 %
Pays bas 19,5 %
GB 21,5 %
OCDE 21,0%

Ce qui se passe, c’est que la France corrige ses inégalités de revenus par des dépenses publiques particulièrement importantes, dépenses publiques au sein desquelles les dépenses sociales tiennent une place considérable. Il faut donc tenter de comprendre d’où vient cette nécessité, en France, d’avoir des dépenses publiques, et tout spécialement des dépenses sociales, beaucoup plus élevées que partout ailleurs. C’est un mal français qu’il faut s’expliquer.

D’où vient le mal français ?

Il vient, mais les observateurs ne l’ont pas semble-t-il vraiment réalisé jusqu’ici, de l’atrophie qui s’est produite, du fait notamment de la mondialisation, du secteur industriel du pays. Depuis la fin des trente glorieuses notre secteur industriel a perdu la moitié de ce qu’est normalement sa capacité contributive à la formation du PIB. La France est devenue le pays le plus désindustrialisé, à présent, de tous les pays européens, la Grèce mise a part. Son secteur industriel ne représente plus que 10 % à peine du PIB, alors que normalement il devrait se situer à 19 % ou 20 %.Et cette fonte du secteur industriel a eu des répercutions aussi sur la vitalité du secteur tertiaire, puisque les économistes considèrent qu’un emploi dans le secteur secondaire induit pour le moins deux emplois dans le secteur des services.

Le graphique suivant montre la relation existant, dans les pays, entre la production industrielle et les dépense sociales :

Corrélation Indus / PIB - Dép.soc / PIB (en %)

Ce graphique où les chiffres concernant la production industrielle sont ceux de la BIRD ( selon donc la définition très large de la production industrielle qui est celle de la Banque Mondiale) est très parlant : on voit que dans les pays où la production industrielle tient une place importante dans la formation du PIB les dépenses sociales sont relativement limitées : par contre, dans les pays qui ont un secteur industriel faible elles tendent à être très importantes. On peut comprendre que lorsque le secteur industriel d’un pays est florissant il y a beaucoup de richesse qui est crée, et les dépenses sociales n’ont alors pas besoin d’être élevées. Dans le cas inverse, elles viennent au secours des populations en difficulté, maintenant leur niveau de vie et leur permettant de satisfaire leurs besoins en matière d’éducation et de soins de santé. Il faut noter, comme le montre ce graphique, que la France fait un effort exceptionnel en matière de dépenses sociales : compte tenu du niveau de production industrielle qui est le sien, elle consent des dépenses sociales bien plus élevées que la normale, celle-ci étant matérialisée, ici, par la droite de corrélation.

La France souffre donc, énormément, de la fonte de son secteur industriel, et c’est bien ce qu’a mis en évidence la révolte des gilets jaunes qui a éclatée en novembre 2018, et se poursuit encore maintenant. On sait qu’elle a contraint le gouvernement à lâcher quelques 17 milliards € pour soutenir le pouvoir d’achat des classes défavorisées. Le pays s’ épuise à maintenir un juste répartition des revenus en volant au secours des catégories de population qui souffrent des effets de la désindustrialisation, et, pour cela, il recourt chaque année à des prélèvements obligatoires très importants et à l’endettement . A présent que la dette du pays en est venue à atteindre le niveau du PIB, alors que selon les critères de Maëstricht elle ne devrait pas dépasser 60 %, et que la puissance publique tente d’alléger les charges pesant sur les entreprises afin d’accroître leur compétitivité, la question qui se pose est de savoir comment nos gouvernants vont pouvoir, dans les années à venir, continuer à mener cette politique très coûteuse de lutte contre les inégalités de revenus. En allégeant les charges sur l’appareil productif, en réduisant la fiscalité sur les ménages, et en s’interdisant de davantage s’endetter dorénavant, l’Etat va disposer de beaucoup moins de moyens pour financer sa politique de réduction des inégalités.
Cela ne va pas manquer d’être source de conflits sociaux importants et de bouleversements profonds dans la vie politique du pays.

Claude Sicard, économiste

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1 réactions :

  • 1. Par zelectron, le dimanche 6 octobre 2019 (14:08)
    La lutte contre les inégalités coûte un bras !

    Si cette lutte était présentée comme ça, je serais très étonné que les homme politiques sacrifie le leur !

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