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Quelles perspectives économiques pour les États-Unis avec Joe Biden ?

Par Philippe Baccou,
le jeudi 3 décembre 2020

« Quand l’Amérique s’enrhume, le monde attrape une pneumonie ». Cette formule, très à la mode après la Seconde Guerre mondiale, a moins de vérité aujourd’hui, mais la situation de l’économie Outre-Atlantique reste un élément de première importance pour l’Europe, pour la France et pour nos entreprises. Pour l’économie américaine, le bilan des « années Trump » est positif, quelle que soit la part imputable à l’action du président lui-même. Avec les projets de son successeur, les « années Biden » seront-elles meilleures ? Il est permis d’en douter.

2017-2019 : trois années de prospérité économique.

Le bilan économique des « années Trump » ne peut prendre en compte aujourd’hui l’année 2020, qui n’est pas terminée. Les résultats de 2020 s’annoncent très mauvais, mais ils seront imputables à l’épidémie mondiale et non pas à une quelconque action de la politique économique américaine. Contrairement à ce qui est prétendu par certains, le bilan sanitaire de l’épidémie, à ce jour, n’a pas été anormalement lourd aux États-Unis par rapport à celui de la plupart des grands pays comparables de l’hémisphère occidental [1]. Il est évidemment difficile d’en prévoir les conséquences économiques, mais les premiers signes laissent penser que celles-ci ne seront pas plus graves, et souvent moins graves, qu’en Europe.

Pour apprécier, à ce jour, le bilan des « années Trump », il est donc pleinement légitime de ne considérer que les trois premières années de son mandat, 2017-2019. La comparaison de ces trois années avec les années précédentes -qu’il s’agisse de 2016, dernière année de pouvoir de Barack Obama, ou des huit années de mandat de ce dernier (2009-2016)- fait apparaître une nette amélioration des performances de l’économie, sans dégradation du déficit extérieur ni de l’endettement public, malgré la persistance d’un déficit public élevé.

Indicateurs économiques des Etats-Unis (2016-2019)
2016201720182019
1 PIB/hab. en volume ($ constants, PPA de 2011)* 59029 59958 61391 62527
2 Taux de chômage (4e trimestre de l’année), en %) 4,8 4,1 3,8 3,5
3 Taux de pauvreté (%) 12,7 12,3 11,8 10,5
4 Balance commerciale / PIB (%) -2,1 -1,9 -2,2 -2,2
5 Dette publique / PIB (%)** 138,1 134,8 136,4 135,7
6 Déficit public / PIB (%) -5,4 -4,3 -6,6 (n.d.)

*Taux de croissance annuel moyen du PIB/tête en $ constants : + 1,9 % par an (contre + 1,4 % par an de 2009 à 2016).
**Diminution de 2,4 points du ratio « dette publique/PIB » entre 2016 et 2019 (de 2009 à 2016, ce ratio était passé de 115,7 % à 138,1 %, soit une augmentation de 22,4 points).
Sources (données consultées le 24 novembre 2020) : (1) Banque mondiale ; (2) OCDE Unemployment rate Q4 ; (3) US Census Bureau, Poverty rate (en ligne : base Statista 11.2018) ; (4) OCDE Current account balance / PIB ; (5) OCDE General Government Debt/ PIB ; (6) OCDE General Government Deficit/ PIB.
n.d. = chiffre non disponible dans la série consultée.

Au vu de ces chiffres, et en appliquant la formule des conseillers de campagne de Bill Clinton pour vaincre le sortant George Bush senior (« It’s the economy, stupid ! »), il est fort probable que Donald Trump, dans une élection « normale » (sans épidémie de cononavirus), aurait été réélu. Pour critiquer le bilan économique de ses années de présidence, ses adversaires n’avaient à se mettre sous la dent que le déficit des finances publiques. Mais, malgré cela, le ratio « dette publique / PIB » diminuait car la croissance du PIB était suffisamment forte pour le faire baisser. Et de surcroît, ce niveau de déficit public, principalement lié à des baisses d’impôts, n’était pas exceptionnel dans l’histoire américaine récente. Rappelons que ce même déficit avait atteint ou dépassé 6 % du PIB pendant 4 années de présidence de Ronald Reagan (1982, 1983, 1985 et 1986), soit la moitié de la durée de ses deux mandats.

Pour d’autres, ces résultats économiques n’étaient absolument pas à mettre à l’actif de Trump : quelle qu’ait été sa politique, les ressorts de l’économie américaine étaient suffisamment puissants pour parvenir aux mêmes performances. C’est oublier que le premier précepte à suivre par un dirigeant politique, comme par un médecin, c’est de ne pas compromettre, par son intervention, la santé de l’organisme dont il a la charge : « primum non nocere ». Et force est de constater que, dans cet exercice, Donald Trump a été plutôt bon. Joe Biden aura-t-il le même comportement ? Au vu de son programme, ce n’est pas évident.

Le programme économique de Biden : étatisme, égalitarisme, écologisme, le grand retour des trois E ?

Né en novembre 1942, Joseph Biden aura 78 ans lorsqu’il accèdera à la présidence et 82 ans à la fin de son mandat. Classé à la droite des Démocrates, il fut vice-président d’Obama pendant les années 2009-2016. Autant qu’il est permis d’en juger, son programme économique, compromis entre plusieurs segments de sa clientèle électorale, pourrait se révéler plus propre à perturber qu’à renforcer les ressorts d’une économie qui, à la veille de l’épidémie, avait un haut degré de bonne santé.

1. L’une des mesures phares de ce programme est un plan de 1 300 milliards de dollars (Md$) sur 10 ans de dépenses publiques d’infrastructure, visant à atteindre des émissions zéro de gaz à effet de serre et « des millions d’emplois pour les classes moyennes » ; dont 400 Md$ pour la recherche et l’innovation dans les énergies propres, 100 Md$ pour les écoles.

2. Pour financer ce plan, Biden propose de supprimer les coupes fiscales excessives pour les sociétés privées et de veiller à ce qu’elles « payent leur juste part », de réduire les incitations à l’évasion fiscale, de supprimer les subventions aux énergies fossiles, d’abolir les niches fiscales « récompensant la richesse et non le travail ».

3. Plus précisément, en matière d’impôts et cotisations, il propose :
* la hausse du taux maximum de l’impôt sur le revenu de 37 à 39,6 %, du taux maximum de l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 % ;
* des cotisations sociales sur les gains supérieurs à 400 000 $ ;
* la taxation des gains en capital et des dividendes aux taux ordinaires pour ceux percevant des revenus supérieurs à 1 M$ ;
* une taxe minimale de 15 % sur les revenus des grandes sociétés et un taux de la taxe sur les profits des filiales à l’étranger doublé à 21 %.
Selon le Tax Policy Center (émanation de l’Urban Institute et de la Brookings Institution), ces mesures seraient financées aux trois quarts par les 1 % du haut de l’échelle, et les 20 % de foyers ayant les plus hauts revenus supporteraient 93 % de ces hausses de taxation qui rapporteraient 4 000 Md$ de 2021 à 2030.

4. En matière de sécurité sociale, Biden ne s’est pas déclaré favorable au Medicare for All de Bernie Sanders -un système de santé universel à payeur unique- mais à un système d’assurance santé public sur option et à un abaissement de 65 à 60 ans de l’âge auquel on devient éligible à Medicare. Ces propositions permettraient d’assurer plus de 97 % de la population à un coût de 750 Md$ en 10 ans. Elles seraient à financer par la réforme de la taxation des gains de capital. Le coût de 750 Md$ a cependant été chiffré en 2019 avant la proposition d’abaissement de l’âge d’accès à Medicare.

5. S’agissant des échanges internationaux, Biden n’a pas l’intention de s’engager dans de nouveaux accords commerciaux avant la mise en œuvre des mesures d’aide à l’innovation et aux classes moyennes aux USA. Comme Trump, il entend s’opposer économiquement à la Chine, mais en formant une coalition de partenaires et non par des tarifs douaniers unilatéraux.

6. S’agissant de la politique du travail et de l’emploi, Biden propose d’augmenter le salaire minimum fédéral à 15 $ de l’heure au lieu de 7,25 actuellement, soit plus qu’un doublement. Il souhaite réformer la politique des visas temporaires pour ne pas dissuader de recruter des travailleurs américains, mais propose aussi d’augmenter les « employment-based green cards » (cartes vertes pour des étrangers venant occuper des emplois).

7. Concernant l’écologie et l’énergie, Biden serait favorable à un objectif d’émissions zéro de gaz à effet de serre en 2050 (ce qui est jugé insuffisant par certains membres de son camp). Son plan climat supposerait des dépenses fédérales de 2 000 Md$ pendant son premier mandat. Parmi ses autres prises de position, relevons notamment celles :
* de rejoindre l’accord de Paris sur le climat ;
* de pousser à une interdiction mondiale des subventions aux énergies fossiles ;
* de viser à une électricité à zéro pollution carbone en 2035 ; idem pour les transports publics en 2030 ;
* d’instituer des « limits » (normes chiffrées maximales) pour la pollution par le méthane ;
* d’interdire les nouveaux permis de forage pétrolier ou gazier sur les terrains de l’État fédéral et en mer.

8. Sur le sujet, très débattu aux États-Unis, de la dette des étudiants, Biden a repris la proposition d’Elizabeth Warren (l’une de ses compétitrices aux primaires démocrates) d’annuler au moins 10 000 $ de dette étudiante par personne. Il prône la remise de dettes fédérales pour les personnes de moins de 125 000 $ de revenu ayant fréquenté des établissements (« colleges », universités) publics, ou privés « historiquement noirs », ou privés sous-financés en faveur des minorités. Ces mesures seraient à financer par la suppression d’un abattement fiscal en faveur des hauts revenus.

De façon très classique pour un programme du parti démocrate, l’ensemble de ces mesures est, d’une part, d’inspiration keynésienne (relance par l’investissement public), d’autre part, à prétention redistributive et égalitariste (par la fiscalité notamment), avec toutefois un apport écologiste très marqué. Il n’est pas sûr que tout cela se mette en œuvre : le rapport des forces au Sénat, notamment, reste aujourd’hui en suspens. Quoi qu’il en soit, la petite musique que Biden nous fait entendre rappelle un peu, toutes proportions gardées, celle que joua François Hollande au début de son quinquennat. Avec les piètres résultats que l’on sait.

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[1Morts du Covid par million d’habitants : Espagne 922, Italie 849, Royaume-Uni 821, Argentine 818, USA et Brésil 796, Mexique 787, France 754, Canada 305, Allemagne 176. Ces taux de mortalité américano-européens, y compris ceux du Canada et de l’Allemagne, tranchent avec ceux de l’Extrême-Orient et de l’Océanie, beaucoup plus bas (Australie 35, Japon 16, Corée du Sud 10) (source : site worldometers.info, coronavirus update, 24 novembre 2020).

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