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Sauver des vies « quoi qu’il en coûte »

Par Claude Sicard,
le jeudi 14 mai 2020

Avec la crise du coronavirus le gouvernement s’est trouvé confronté à un très difficile arbitrage : quel prix la collectivité, dans notre pays, doit-elle payer pour sauver des vies ? La réponse de notre Président a été immédiate : « whatever it costs » a-t-il dit à la nation, empruntant cette formule à Mario Draghi. Notre pays a donc décidé de sauver les vies « quoi qu’il en coûte » : la personne humaine, dans nos sociétés est sacrée.

(Un article de Contrepoints le 3 avril 2020)

Le confinement de la population qui est indispensable pour sauver des vies est une mesure sévère qui met l’économie du pays à rude épreuve, et le choc va être d’autant plus dévastateur que le confinement sera long. Bien que l’on ne fasse pas dans notre pays du prix d’une vie le critère de décision, on ne peut manquer, sur un plan économique, de s’interroger sur l’arbitrage fait par notre gouvernement. Un arbitrage extrêmement difficile, il faut le concéder, pour faire face à une crise qui est la plus sévère que notre pays aura eu à affronter depuis plus de cent ans.

On se souvient qu’André Malraux nous avait dit : « La vie ne vaut rien, mais rien ne vaut la vie », et pour les économistes, « la vie n’a, certes, pas de prix, mails elle a un coût ». Fixer le prix d’une vie est un exercice auquel, dans certaines circonstances, on ne peut échapper : on répugne toujours à le faire, mais le juge ou l’assureur y sont contraints, tout comme les décideurs publics lorsqu’’ils ont à lancer de lourds investissements sur fonds publics. Comment donc calculer le prix d’une vie ? De nombreux travaux existent à ce sujet. L’économiste Ted Miller, par exemple, avait abouti à la conclusion qu’il faut multiplier le PIB/capita par 120. On se réfère plutôt, aujourd’hui, aux travaux menés par l’OCDE qui ont été présentés en 2011 dans un rapport intitulé « Valeur de la vie humaine : une méta-analyse », un rapport qui avait pour auteur Vincent Biausque, un statisticien français diplômé de l’ENSAE. Et, en France, le Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective s’est prononcé, lui aussi : il s’en est référé aux travaux de l’OCDE et, dans un rapport qu’il a publié en 2013, rapport connu sous le nom de « Rapport Quinet », il a estimé le prix de la vie à 3 millions d’euros. C’est donc le chiffre que les pouvoirs publics retiendraient si, éventuellement, ils se trouvaient amenés à effectuer certains calculs.

Le confinement général de la population a été mis en place le 17 mars pour réduire au maximum les dégâts causés par la pandémie et, si possible, la stopper, et il sera levé le 11 mai prochain. L’économie du pays est donc, depuis lors, à l’arrêt complet, et le pays se trouve en léthargie. Cette mesure exceptionnelle a soulevé aussitôt de nombreuses critiques de la part d’esprits particulièrement attachés au respect des libertés individuelles. L’essayiste Maxime Tandonnet, par exemple, dans le figaro du 23 avril, nous dit : « Le confinement autoritaire de la population n’est ni plus ni moins qu’une suspension de liberté en tant que principe fondateur du monde contemporain », et le philosophe André Comte Sponville s’est, lui aussi, insurgé, disant « laissez-nous mourir comme nous voulons ». On est donc, là, face au problème du rôle de l’Etat dans un pays qui fonctionne selon les principes du libéralisme économique. Selon les économistes de l’Ecole classique autrichienne la liberté individuelle est inaltérable. Certes, mais l’Etat n’a-t-il pas pour devoir de protéger la société ? La Convention des droits de l’homme de 1948 dit, à l’article 3, que « tout individu a droit à la vie », et l’Etat doit donc garantir ce droit qui est le premier droit de l’homme. Aussi notre Président, quand l’épidémie du Cod-19 a atteint notre pays, après avoir frappé l’Italie, n’a-t-il pas fait du prix d’une vie le critère de décision pour mettre en place les meures destinées à sauvegarder le maximum de vies humaines.

On ne pourra pas manquer de s’interroger, ex- post, pour savoir quel aura été, finalement, le prix que le pays aura payé pour sauver chaque vie. Un très grand nombre d’’entreprises auront été détruites, et la machine économique ne pourra pas fonctionner normalement, après la levée du confinement, du fait de toutes les mesures à respecter pour protéger les personnes au travail. La situation ne pourra redevenir normale que seulement après que l’on aura pu trouver un vaccin, ce qui va demander un an ou deux, nous dit-on, pour le moins. Le calcul qu’il faudra faire consistera à prendre pour hypothèse de référence la solution libérale consistant à ne rien faire, en laissant la pandémie se répandre afin que l’on en arrive à une immunité collective qui est obtenue lorsque 70 % de la population ont été mis en contact avec le virus ; dans ce cas, les experts chiffrent le nombre des décès à environ 500.000, au total. Au lieu de cela, les pouvoirs publics ont pris la situation en mains, sacrifiant l’économie aux vies humaines, et le pays aura donc payé très cher les précautions qui ont été prises : on peut estimer que le nombre de décès aura pu, ainsi, être limité à 100.000 environ. Pour ce qui est du coût pour l’économie, on peut retenir l’équivalant de 3 mois de PIB. Il s’agit là, bien sûr, d’estimations très grossières encore, au stade où nous nous trouvons, et il faut comprendre par « trois mois de PIB » non pas une chute de notre PIB dans ces proportions, mais un coût pour la nation, le PIB chutant beaucoup moins du fait que l’Etat se sera très fortement endetté entre temps. On en arrive ainsi, à la conclusion que le coût d’une vie épargnée se sera élevé à 1,5 million d’euros, et, dans cette approche coût/bénéfice on aura été très largement gagnant, le prix d’une vie étant estimé à 3 millions d’euros, aujourd’hui, dans notre pays. Il faut noter que si l’on estimait le coût non plus à trois mois de PIB, mais à quatre, on en serait à un coût de vie épargnée se montant à 2 millions d’euros, très inférieur donc, là aussi, à ce que vaut une vie.

Reste le problème du redémarrage de l’économie : Philippe Varin, le président de France Industrie, dans un récent article sur le figaro, nous dit : « Le taux moyen d’activité dans l’industrie française est de 56 % : l’Europe du Nord tourne à 80 %, et l’Allemagne n’en est pas loin. La vraie question, désormais, c’est comment on sort de la crise ? ». Le chômage partiel est indemnisé à 84 % du salaire net : c’est bien plus que dans tous les autres pays, et cela n’incite donc pas à une reprise rapide de l’activité. De surcroît, les dispositions par trop sévères qui se profilent pour la reprise du travail dans les entreprises ne vont pas manquer de paralyser les élans des entrepreneurs. La journaliste Marie Visot, dans le figaro- économique du 29 avril, avertit : « Le danger, c’est que certaines entreprises, par frilosité, par prudence, ou par réticence de leurs employés, restent en sommeil tant que ces aides existent, alors qu’elles pourraient se remettre à produire en respectant les gestes barrières ». Et elle conclut : « Le plus grave serait de ne pas être prêt quand le monde sortira de sa léthargie ». Philippe Varin, très justement, nous met en garde : « Le monde ne nous attend pas ! ».

Claude Sicard, économiste, consultant international

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3 réactions :

  • 1. Par Laurent Guyot-Sionnest, le jeudi 14 mai 2020 (09:58)
    Sauver ? combien de temps ?

    Claude Sicard trahit son age ... ce sont surtout des inactifs qui ont été sauvés, plus les personnes fragiles , estimées à 5 % de la population ... et qui meurent au 10ème tant que l’on n’applique pas les cocktails Raoult ou améliorés :

    https://www.lequotidiendumedecin.fr/specialites/infectiologie/un-traitement-efficace-contre-covid-19-existe-deux-etudes-vont-clore-la-polemique-raoult-estime-un

    Les jeunes n’auraient pas été concernés : taux de mortalité < 0,1% et peu de "souffrance"

    Le calcul par vie sauvée n’est pas pertinent, c’est un calcul par années sauvées qu’il faudrait faire.
    2 ou 3 millions par vie c’est un calcul en partant du nouveau né qui va être formé puis produire .

    Les jeunes actuels ont déjà bcp de griefs contre les baby boomers, c’en est un de plus.
    Ceux qui sortent de formation cet été vont avoir du mal à trouver du boulot... et accélérer les mises à la retraite irait dans le sens opposé de ce qu’il faut faire pour alléger le poids des retraites dans les charges sociales...

    J’ai 73 ans mais je souffre pour mes enfants et petits enfants.

    Ceci étant ce débat aurait été utile en février et en comparant le confinement massif des actifs avec le seul isolement des fragiles et des vieux .
    Enfin le coût économique est en partie lié aux fermetures des frontières qui casse les chaînes de production : le choix erroné concerne tous les pays européens et les USA. L’absence de coopération et de sang froid mondial devra être "payé".

  • 2. Par MAILHAN, le jeudi 14 mai 2020 (11:14)
    employeur

    Une réflexion : Les 2 mois environ de chômage technique vont, selon le Code du travail habituel, donné droit à 2.5 jours de congés payés par mois soit 5 jours ouvrés pour ces 2 mois.

    A l’heure du nécessaire redémarrage (sauvetage) de nos entreprises, pourquoi n’y aurait-il pas une exonération exceptionnelle de cette règle. Une semaine de travail supplémentaire serait ainsi disponible pour l’année prochaine !!!

    Une infime contribution à l’effort de redressement et en remerciement à notre Etat providence.

  • 3. Par zelectron, le lundi 18 mai 2020 (18:38)
    Mal nommer les choses c’est ajouter au malheur du monde - Albert Camus

    Hypocritement, le choix ou en même temps, sauver des vies « quoi qu’il en coûte » ou l’euthanasie d’état ?

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